L'Arche n°551-552
Janvier-février 2004


Dossier


Israël Shamir, l'antisioniste qui venait du froid


Écrivain raté, mythomane et escroc à ses heures, cet homme d’origine russe qui vit aujourd’hui à Tel Aviv est parvenu, grâce au réseau internet, à diffuser dans

le monde entier des textes violemment antisémites. Prêchant la haine d’Israël et la croyance en un complot juif international, dans un langage inspiré par la phraséologie de l’ultra-gauche, le mysticisme slave et le fascisme intégral, il a presque réussi à se faire diffuser en France par une respectable maison d’édition.  Et le combat n’est sans doute pas fini, car Israël Shamir ne manque pas d’amis à Paris, y compris dans des milieux pour le moins inattendus.

En octobre 2003, un livre paraît en France sous la double responsabilité des Éditions Balland et des Éditions Blanche. Le livre a pour titre L’autre visage d’Israël. Son auteur, Israël Shamir, est présenté comme «un Juif israélien de gauche d’origine russe». Une définition plus exacte serait sans doute: «un antisémite originaire de Russie, fasciste et converti au christianisme».

Cet homme qui se fait passer pour «un éminent intellectuel russo-israélien» est, en réalité, totalement inconnu en Israël. Même dans les milieux les plus extrémistes, son nom ne dit rien à personne. Les quelques militants antisionistes qui l’ont rencontré lorsqu’en 2000 il tint, dans un petit appartement de Jaffa, son premier et dernier «meeting» politique, n’ont plus voulu avoir de contact avec lui.

À Paris, cependant, Israël Shamir est considéré dans les milieux antisionistes comme un auteur de référence. L’essentiel de son activité se déroule sur internet, où il diffuse régulièrement – grâce à des financements pour le moins troubles – des textes traduits en diverses langues. Ces textes, repris par des sites militants pro-palestiniens ou d’extrême droite, lui assurent une certaine notoriété chez les antisionistes les plus fanatiques, un peu partout dans le monde. Il est même parvenu à se faire inviter à des forums internationaux.

Dénoncé dès 2001 comme un provocateur antisémite par Ali Abunimah et Hussein Ibish, deux des principaux animateurs de la campagne arabe pro-palestinienne aux États-Unis, puis avec un certain retard (en 2003) par les responsables de l’Association France Palestine Solidarité, Israël Shamir continue d’entretenir des liens avec les négationnistes, les islamistes et les courants de la mouvance «rouge-brun».

Comme on le verra dans le présent article et dans les deux articles qui l’accompagnent, les thématiques dont il est le vecteur sont reprises dans divers réseaux où elles font boule de neige. Cela seul justifie que l’on prête attention à ce qui se publie sous le nom d’Israël Shamir.

Une autre considération explique l’intérêt du «cas Shamir»: ses thèses sont si outrageusement antisémites que le seul fait que des personnes, des mouvements politiques ou des organes de presse s’y laissent prendre augure mal de leur vigilance antiraciste. En d’autres termes, si cet homme est dangereux parce qu’il propage un antisémitisme des plus odieux, il est aussi un révélateur de l’antisémitisme larvé qui existe aujourd’hui, et qui se développe sous le couvert de l’antisionisme. Voilà pourquoi nous avons jugé bon de lui consacrer autant de place dans ce numéro – et, à travers lui, aux gens qu’il fréquente.

Le livre intitulé L’autre visage d’Israël est en fait un recueil d’articles, où les imprécations contre la société israélienne servent de «produit d’appel» pour faire passer un message conspirationniste dans la droite lignée des Protocoles des Sages de Sion. L’essentiel du discours tient en ceci: les Juifs aspirent à dominer le monde, et d’ailleurs ils le dominent déjà en grande partie; l’État d’Israël est l’un des outils de leur domination, mais ils comptent tout autant sur le contrôle des médias et des circuits financiers dans les pays occidentaux; la mentalité juive est intrinsèquement malhonnête et destructrice; les Juifs pratiquent le racisme et la violence, et ils ne reculeront devant aucune atrocité pour parvenir à leurs fins; l’abolition de l’État juif d’Israël est la condition nécessaire mais non suffisante pour mettre un terme au pouvoir des Juifs; l’extrême droite et l’ultra-gauche peuvent trouver dans la lutte contre le judaïsme une cause commune, où elles rejoindront les chrétiens intégristes ainsi que les peuples arabes et les adeptes d’une vision organique de l’ordre social.

Lorsqu’il paraît à Paris, L’autre visage d’Israël passe d’abord inaperçu. Sa promotion est faite principalement sur des sites internet islamistes, néo-fascistes et pro-palestiniens. Même Denis Bourgeois, président de Balland et donc coéditeur de l’ouvrage, ne semble pas l’avoir lu. Denis Bourgeois vient, en fait, de prendre le contrôle des Éditions Blanche, petite maison spécialisée dans la littérature érotique; et c’est le directeur de cette maison, Franck Spengler, qui a tenu à publier le livre de Shamir.

Le scandale est donc long à éclater. L’élément déclencheur est un article de Johan Weisz paru le 22 octobre 2003 dans le journal internet Proche-orient.info. Le journaliste cite des extraits significatifs du livre d’Israël Shamir. Ainsi, Shamir s’en prend à «la presse américaine, dominée par les Juifs». Il affirme que «ceux qui ont rejeté le Christ ont été condamnés à errer jusqu’à ce qu’ils comprennent leur erreur». Il se réfère au négationniste anglais David Irving, qu’il nomme respectueusement «l’historien britannique David Irving» (ce en quoi Shamir n’est pas rancunier, on verra plus loin pourquoi).

Un thème entre tous paraît obséder l’auteur qui signe Israël Shamir: celui du complot juif, dans l’esprit des Protocoles des Sages de Sion. «Il semble, écrit-il, que les Juifs (en tant que groupe distinct des non-Juifs) soient unis par une volonté commune, un objectif unique et un sentiment de puissance.» C’est pourquoi «après bien des années de sélection continue, les forces pro-juives ont atteint les positions de la toute puissance aux États-Unis«. Car «les Juifs ne sont ni un peuple, ni une religion, ni une race. Il s’agit d’une organisation quasi-religieuse; quelque chose qui ressemble à une Église catholique qui serait intimement liée au Fonds Monétaire International».

Pour qui n’aurait pas saisi l’analogie financière, l’auteur insiste: «On peut rencontrer toutes sortes de Juifs, mais les décisions sont prises à Wall Street«. D’où cette perle, qui ne déparerait pas un libelle antisémite de la fin du dix-neuvième siècle: «Jésus sauve, mais Moïse investit».

On a évoqué les Protocoles des Sages de Sion. Ils sont là, en toutes lettres:

Il faudrait considérer les Protocoles comme un «pamphlet politique». (…) Non, l’intérêt des Protocoles n’a pas disparu, car le plan qui y est décrit, consistant à instaurer un régime oligarchique (non nécessairement juif), est en train d’être mis en vigueur, en temps réel; cela s’appelle le nouvel ordre mondial. (…) En fait, si les Protocoles n’avaient aucun lien avec la réalité, ils n’auraient pas la popularité qui est la leur. Les Juifs sont suffisamment puissants pour rêver de domination, et certains le font. Apparemment, certaines idées juives ont trouvé place dans ce texte. (…) En résumé, une grande partie (pas la totalité, toutefois) des projets prêtés aux Juifs par les Protocoles sont en effet les idées utiles ou nécessaires pour le bien-être communautaire des Juifs.

Enfin, l’auteur reprend à son compte les thèses conspirationnistes sur les attentats du 11 septembre et, moins prudent que les conspirationnistes français, il énonce franchement la thèse du complot juif: «Les preuves s’accumulent d’une connivence israélienne. (…) Des compagnies financières juives ont vendu, à perte, leurs actions dans les assurances, comme si elles avaient connaissance du drame qui allait se jouer».

Contacté par Proche-Orient.info avant la parution de l’article, le président de Balland, Denis Bourgeois, reconnaît n’avoir «pas lu l’ouvrage dans sa totalité». Il explique au journaliste: «J’ai pris un verre avec Israël Shamir, qui m’est apparu comme quelqu’un de très bien». Mais il déclare «tomber des nues» lorsque son interlocuteur lui fait prendre connaissance des passages cités ci-dessus, et de quelques autres, figurant dans le livre qui porte la marque de sa maison d’édition. Ces passages, reconnaît-il, sont «inacceptables». Il est par ailleurs conscient des risques judiciaires auxquels il a été exposé par l’initiative de son nouvel associé, Franck Spengler.

Tout cela figure dans un article mis en ligne par Proche-Orient.info, qui est repris dans une dépêche de l’AFP datée du 23 octobre. L’agence cite également une réaction de Denis Bourgeois, qui reconnaît avoir «lu trop hâtivement» le livre dont «des passages (…) présentent un caractère antisémite», et fait savoir que Balland a décidé «d’interrompre immédiatement la commercialisation de l’ouvrage».

Effectivement, dans une lettre datée du 24 octobre, Denis Bourgeois annonce sa décision à l’auteur du livre et à ses éditeurs. Il s’en explique par la présence dans ce livre de «propos» dont il est «horrifié» et qui, par ailleurs, «tombent sous le coup de la loi». Cependant, Franck Spengler, directeur des Éditions Blanche, refuse de se rétracter. Il ne voit rien de mal dans les passages antisémites du livre. Au contraire, il les approuve. En témoigne sa réponse à Denis Bourgeois, dont il envoie une copie à Johan Weisz qui la publie sur Proche-Orient.info.

Franck Spengler commence, dans la meilleure tradition conspirationniste, par dénoncer le journal en ligne Proche-Orient.info comme étant «un organisme totalement acquis à la cause sioniste», dont le «rôle» serait «de contrer toute contestation de ce mouvement». Quant aux «extraits» du livre qui ont été cités par le journaliste, ils «sont en fait un catalogue de ce qu’il serait interdit de dire sur la communauté juive et/ou sur Israël». Une attitude qui, selon M. Spengler, «caractérise clairement une volonté hégémonique de la pensée».

Deux de ces «interdits», que refuse le directeur des Éditions Blanche, sont la «critique de l’importance aux États-Unis du rôle du lobby juif» et la «critique des Protocoles de Sion qui sont pourtant largement suspectés par des historiens de toutes origines». Relisons attentivement ce dernier membre de phrase. Il ne peut s’expliquer que d’une seule manière: M. Spengler ignore que les Protocoles sont unanimement reconnus comme un faux, il suppose que les adversaires de Shamir sont des adeptes de ces Protocoles, et il loue son ami Israël Shamir d’en avoir fait la critique.

En un mot, M. Spengler n’a aucune idée des véritables problèmes en jeu, mais il a sur eux des préjugés où l’influence du discours antisémite est patente. Il suffit pour s’en convaincre de lire le dernier des «interdits» qu’il refuse d’accepter, toujours selon sa lettre à Denis Bourgeois: «Interdit de mots critiques tels: véhémence, pensée bourgeoise judéo-américaine, pharisien, idéologie, organisation religieuse, influence, etc. associés aux déclinaisons de “juif”». Le vocabulaire qu’il entend ainsi légitimer, voire promouvoir, n’est autre que le vocabulaire de Drumont – ou celui de Streicher.

Pour «terminer [s]a démonstration», Franck Spengler cite un extrait du livre d’Israël Shamir qu’il a tant bataillé pour faire paraître: «L’introduction de la fureur, de la haine et de l’esprit de vengeance dans l’argumentation de l’adversaire est une arme idéologique puissante dans la tradition juive.» La réaction suscitée par ce livre lui paraît être «la parfaite illustration» de cette profonde maxime.

Franck Spengler, nous dit-on, n’a pas entièrement renoncé à son projet de faire connaître aux Français les beautés de la prose shamirienne. Quoi qu’il en soit, la passion avec laquelle il reprend à son compte une argumentation puisée au fonds le plus crapuleux de l’antisémitisme a de quoi troubler. Non moins troublantes sont les approbations dont il est l’objet. De la part de Régine Deforges, d’abord, qui dans une chronique de L’Humanité prend chaleureusement sa défense (voir, dans ce dossier, l’article: «Régine Deforges, L’Humanité et l’antisémite Shamir»). Mais aussi dans divers milieux de l’ultra-gauche, qui s’identifient à sa cause, et dont internet est la vitrine permanente (voir, dans ce dossier, l’article: « Mais qui c'est, cette Poumier que personne ne connaît ? »).

Dès le 24 octobre, Israël Shamir prend la plume pour réagir à la décision de Denis Bourgeois qui vient de lui être communiquée. Il dénonce le «lobby sioniste de France» comme responsable du retrait de son livre. Et il a ce commentaire éclairant: «Le premier ministre de Malaisie avait raison: ils contrôlent l’Occident, parce que l’Occident n’a ni le cerveau qui lui permettrait de penser, ni la colonne vertébrale qui lui permettrait de résister.» Qui sont ces «ils» dominateurs? Aucun doute n’est permis. Au moment où Shamir écrit, les propos du premier ministre malaisien sont encore dans toutes les mémoires. C’est huit jours plus tôt, le 16 octobre 2003, que Mahathir Mohamad a déclaré, en ouvrant le sommet de l’Organisation de la conférence islamique, que «les Juifs dirigent le monde par procuration», qu’ils font en sorte «que les autres se battent et meurent pour eux», qu’ils ont «pris le contrôle des pays les plus puissants« et qu’ils sont «devenus une puissance mondiale».

Nous avons connaissance de la réaction de Shamir grâce au site internet du négationniste français Serge Thion (1), qui a pour Israël Shamir les yeux de Chimène. Mais il existe une autre version de cette réaction de M. Shamir, réservée aux lecteurs anglophones du site internet de Shamir. Dans cette version-là (2), Israël Shamir explique que le retrait de son livre est «une intéressante étude de cas sur l’influence juive en France». En effet, selon notre auteur:

Les Juifs se sont arrogé le droit suprême de décider qui les autres doivent aimer ou haïr. Comme si les deux guerres mondiales du siècle dernier ne suffisaient pas, ils exigent maintenant que les Chrétiens et les Musulmans combattent jusqu’à la fin pour la plus grande gloire d’Israël.

On retrouve là, comme chez M. Mahathir, le thème développé dans les Protocoles des Sages de Sion selon lequel les Juifs contraignent les non-Juifs à se faire la guerre.

Chez Israël Shamir, le «bon et noble» Franck Spengler est porté aux nues. Mais Denis Bourgeois, le président de Balland (celui-là même qui expliquait au journaliste de Proche-Orient.info: «J’ai pris un verre avec Israël Shamir, qui m’est apparu comme quelqu’un de très bien»), est l’ennemi du jour. Son refus de diffuser le livre est expliqué par Shamir en ces termes:

Denis Bourgeois a reçu son poste actuel après avoir prouvé sa dévotion à la cause en tant que président de Calmann-Lévy, une grande maison d’édition juive. Ayant entendu la Voix de son Maître, Denis Bourgeois a ordonné que le livre soit retiré des rayonnages et jeté au feu. C’est ainsi que s’exerce l’influence juive: ils achètent des maisons d’édition, ils y nomment des gens à leur dévotion, et finalement ils suppriment la liberté de la presse et la liberté d’expression.

Conclusion, c’est toujours Israël Shamir qui parle: les «valets français [des Juifs – ndlr], les Denis Bourgeois et leurs pareils, qui préparent l’occupation de la France par les Judéo-américains, devraient être chassés de leurs postes». D’ailleurs, c’est «à cause d’eux» que «le président Chirac a été contraint à son humiliante “condamnation” des courageux propos du docteur Mahathir». Et les derniers mots font froid dans le dos: «La France ne pourra pas être libre, et diriger le monde vers la liberté, aussi longtemps que ces valets n’auront pas été dévoilés et dénoncés.» Afin de mettre les points sur les i, Israël Shamir indique à ses lecteurs les adresses électroniques et les numéros de téléphone de Denis Bourgeois et de Franck Spengler, «pour leur faire part de vos sentiments».

Dans son texte français publié par Thion, Israël Shamir exprime «[s]es profonds regrets à [s]on excellent traducteur, Marcel Charbonnier». Dans le texte anglais, la mention du traducteur Marcel Charbonnier est complétée par celle de Maria Poumier, qui édita le livre. Pourquoi cette différence de traitement, on ne le saura pas. Mais Israël Shamir fait bien de nous rappeler les noms de ses deux collaborateurs français, car on allait les oublier.

Commençons par le traducteur. Relatant cette affaire pour le journal en ligne Amnistia, Didier Daeninckx le dépeint en ces termes: «Un certain Marcel Charbonnier, qui laisse traîner ses courriers sur le site du militant négationniste Serge Thion ainsi que sur celui de Christian Bouchet, le fondateur du groupuscule néo-nazi Unité Radicale» (3). Dans un précédent article de L’Arche, nous avons évoqué les tribulations de Marcel Charbonnier et Pierre-Alexandre Orsoni, deux personnages se réclamant de l’extrême gauche qui eurent des problèmes avec certains de leurs amis pro-palestiniens pour avoir publié dans le bulletin Point d’information Palestine des textes antisémites d’Israël Shamir (4). Nous n’y reviendrons donc pas, sinon pour raconter une histoire amusante.

Le 22 octobre 2003, une organisation violemment antisioniste nommée CAPJPO publie sur son site internet un article où son vice-président, Nicolas Shahshahani, dit avoir découvert, avec le livre d’Israël Shamir, «un véritable cinglé antisémite». (Une découverte quelque peu tardive, car la CAPJPO avait précédemment fait la publicité d’une conférence donnée à Marseille par le même Shamir, en compagnie de la négationniste Ginette Skandrani: voir ci-contre.) En réponse à cette attaque, le négationniste Serge Thion publie sur son site habituel le commentaire suivant: «Après ça, ils peuvent aller toucher leur paie à l’ambassade israélienne». Et il fait suivre ce commentaire d’un texte présenté ainsi: «Réponse de Marcel Charbonnier (traducteur du livre de Shamir)».

Le texte, daté du 24 octobre 2003, s’adresse à la CAPJPO. «Vous hurlez avec les loups sionistes», y est-il écrit. Se définissant comme une «misérable larve de goy», l’auteur dénonce les colloques de la CAPJPO «à la Sorbonne (en Territoire Français Occupé)», et conclut sur ces paroles:

Dites, s’il vous plaît à vos amis israéliens, lorsqu’ils devront dégager de la Palestine, que le dernier à la quitter n’oublie pas d’éteindre sa menorah, et rappelez-leur que le Tserfatit [sic] est le pays le plus antisémite sur la planète: par conséquent, il sera préférable pour eux de s’embarquer sur Exodus II à destination du Kamtchatka: Not in my garden!

Ce texte d’un antisémitisme primaire n’étonnera pas vraiment les lecteurs réguliers de Point d’information Palestine. Mais il est, semble-t-il, des gens à qui cela pose problème. Peu de temps après l’avoir publié, Serge Thion rédige un rectificatif embarrassé: «Nous avions attribué ce texte à M. Charbonnier par erreur, car il nous était parvenu dans un message complexe fait de réponses à des réponses». Quels sont au juste les «messages complexes» que le traducteur de Shamir adresse à Serge Thion, nous ne le saurons pas. En tout cas, M. Thion présente ses «excuses à Marcel Charbonnier», qu’il félicite par ailleurs «de son action courageuse et inlassable en faveur de la décolonisation de toute la Palestine» (en clair: pour la destruction de l’État d’Israël). Le texte de la «misérable larve de goy» sur les «loups sionistes», le «Territoire Français Occupé» et «le Tserfatit» est toujours là, mais il a été rebaptisé «Réponse d’un inconnu à l’attaque inouïe de la CAPJPO contre Shamir». L’expression «d’un courageux inconnu» aurait sans doute été plus adéquate.

Il faut dire que Serge Thion – qui prétendit longtemps être d’extrême gauche, et qui affiche aujourd’hui un intéressant réseau d’amitiés passant par Mondher Sfar, Ginette Skandrani et Mohamed Latrèche – sait reconnaître les siens. Après avoir longuement rapporté, injures à l’appui, les méfaits des persécuteurs d’Israël Shamir, il ajoute dans sa revue: «Signalons ce fait curieux: le seul organe de presse qui ait rendu compte des détails de cette affaire est Faits et Documents d’Emmanuel Ratier».

Curieux peut-être pas, significatif sûrement. Emmanuel Ratier est un militant situé à la droite de l’extrême droite. Il se considère comme l’hériter spirituel d’un nommé Henry Coston, qui fut durant des décennies le plus prolixe des antisémites professionnels en France. Dans sa lettre confidentielle (fort bien faite, au demeurant), Faits et Documents, il poursuit l’activité principale de Coston consistant à débusquer et répertorier les Juifs et les francs-maçons. Sur les motifs qui l’ont conduit à suivre aussi intensément le destin du livre d’Israël Shamir, on se perd en conjectures. Une piste, à tout hasard: Maria Poumier, qui supervisa la version française du livre de Shamir, n’est pas indifférente non plus au charme de Faits et Documents (voir dans l’article qui lui est consacré).

Puisque nous sommes ainsi passés à la deuxième destinataire des remerciements d’Israël Shamir, restons-y. Maria Poumier est créditée de l’édition du livre, c’est-à-dire de sa mise en forme définitive. C’est aussi à l’adresse électronique de Mme Poumier qu’Israël Shamir renvoie ses lecteurs pour se procurer son livre après le retrait de la vente. Didier Daeninckx, dans l’article déjà cité, la définit comme «une vieille connaissance». Il ajoute: «Cette collaboratrice active de Roger Garaudy est également du cercle premier de la Vieille Taupe [le foyer du négationnisme français – ndlr], en compagnie de Pierre Guillaume et de Serge Thion. On la retrouve dans toutes les tentatives rouges-brunes de ces dernières années.»

Sans doute pour ne pas nuire à sa carrière universitaire, Maria Poumier évite de trop se manifester au premier plan, surtout dans la dimension «brune» de son activité politique. Le «cas Poumier« est cependant intéressant pour ce qu’il révèle des glissements, plus ou moins contrôlés, par lesquels on passe du discours de l’ultra-gauche à celui de l’extrême droite – et du militantisme pro-castriste et pro-palestinien à la propagande antisémite la plus brutale. Nous lui consacrons donc un article spécial.

Retour à «notre ami Israël Shamir» (pour reprendre une formule chère au cœur des négationnistes et qui, avec «l’indéfectible soutien de Noam Chomsky», fait partie de leur petit fonds de commerce). À peine a-t-il annoncé à ses fidèles la mauvaise nouvelle que les messages de soutien affluent sur son site internet (5). Un Français nommé Alain Coutte lui propose de publier «tous [ses] livres, et en particulier celui-ci». Il lui faut cependant prendre quelques précautions, par crainte du «lobby sioniste» (6). Du Caire, un nommé Nevine al Seidi annonce avoir pris contact avec deux éditeurs égyptiens «afin qu’ils achètent tous les exemplaires du livre avant qu’il ne soit brûlé». (La phrase de Shamir où il accuse Denis Bourgeois d’avoir ordonné «que le livre soit retiré des rayonnages et jeté au feu», a manifestement fait de l’effet sur ses admirateurs: voir également ce qu’écrit Régine Deforges dans L’Humanité, et la remarque de Didier Daeninckx à ce propos.)

Aidin Asfar, de Vienne, voit dans le retrait du livre la preuve de «l’influence sioniste dans les gouvernements et les médias». Il cite Otto Weininger: «Lorsqu’une accusation, quelle qu’elle soit, est portée contre n’importe quel membre de la communauté juive, tous les Juifs prennent secrètement le parti de l’accusé et ils souhaitent, espèrent et font tout pour que soit établie son innocence». Israël Shamir, qui connaît apparemment Aidin Asfar, ajoute en tête de son message la remarque suivante: «Un très jeune et très intelligent Austro-iranien» (7).

Jim Dean, d’Atlanta, compatit aux malheurs de Shamir, en rappelant que le négationniste britannique David Irving «est lui aussi passé par là». Il conseille à Shamir d’imiter Irving, en évitant de faire imprimer ses livres «là où le lobby juif est actif et puissant». Un «colonel Maguire», du Mississippi, conseille à Shamir de mettre le livre en ligne sur internet, en expliquant qu’il a été «interdit en France par la Judeo-Franco Geheime Staats Polizei». Pour Antoine, de Beyrouth, «la camarilla sioniste est allée trop loin».

Jann, du Canada, associe le cas d’Israël Shamir à celui du chef d’une tribu indienne qui a dû faire amende honorable après s’être publiquement réjoui que Hitler ait brûlé des Juifs dans les crématoires; cela prouve, écrit-il, que «les sionistes» sont présents partout. Quant à Kalle, de France, il «connaît la force du lobby juif» et s’étonne que son ami Shamir ait pu croire que «le Big Brother juif, qui domine la plus grande partie de la vie intellectuelle française dans les médias depuis près de vingt ans», aurait pu lui laisser la parole. Heureusement, souligne-t-il, il reste internet: «On n’a pas encore inventé une sorte de “loi Fabius-Gayssot” [la loi qui interdit la négation de la Shoah – ndlr] pour le contrôler».

Le message de soutien le plus remarquable, daté du 8 janvier 2004, provient d’un Yougoslave nommé Sasha Papovic. Il s’agit, dit Israël Shamir dans le courrier qu’il adresse à ses fidèles (8), d’une «lettre importante», et il ajoute même: «un must». Qu’écrit donc Sasha Papovic à Israël Shamir? «Je lis vos articles depuis longtemps. Plus particulièrement vos textes dans le magazine moscovite Zavtra, que je respecte comme étant l’un des rares journaux d’opposition en Russie». Arrêtons-nous un instant. Si cet hommage, qui semble à ce point remarquable aux yeux d’Israël Shamir, commence par un éloge de ses articles dans Zavtra, il faut savoir ce qu’est ce journal.

Zavtra est le plus ouvertement antisémite des organes de presse russes. Bien qu’associé au parti communiste, c’est un journal d’extrême droite, au sens que nous donnons à ce mot dans le contexte politique français. Il entretient des liens étroits avec les milieux fascistes hors de Russie. Ainsi, c’est Alexandre Prokhanov, le directeur de Zavtra, qui à l’automne 2000 a fait venir en Russie pour un mois le néo-nazi américain David Duke, ancien Grand Dragon du Ku Klux Klan et présentement leader d’une organisation raciste nommée l’Association nationale pour l’avancement des blancs. (Le jour de son arrivée à Moscou, David Duke a déclaré dans une interview avoir été choqué par le nombre croissant de noirs dans les rues de la ville. Puis il a pris la parole lors d’une réunion publique organisée en son honneur, pour appeler à une action commune «contre le principal ennemi de la race aryenne: le sionisme mondial». David Duke a ajouté: «Ce sont les Juifs qui nous ont mis à genoux», avant d’inviter ses auditeurs à expulser tous les noirs de Moscou.) Nous reviendrons plus longuement sur Zavtra, Prokhanov et Israël Shamir. Pour l’heure, continuons à lire la lettre de Sasha Papovic à Israël Shamir – «un must», aux dires de ce dernier.

Le lecteur yougoslave félicite Shamir d’avoir mis l’accent, dans ses articles de Zavtra, sur «le rôle des Juifs, qui est un fait crucial dans la politique globale». Ces articles, dit-il, lui rappellent les textes «du célèbre philosophe et idéologue serbe Dimitrije Ljotic» qui se demandait déjà, «il y a plus de 70 ans», pourquoi on parlait de l’impérialisme de toutes sortes de nations mais pas de «l’impérialisme juif».

En effet, souligne Sasha Papovic, citant Dimitrije Ljotic [dirigeant fasciste et criminel de guerre serbe, voir la note (9)]: «Lorsque quelqu’un donne des ordres aux autres, cela suffit pour faire de lui un impérialiste. Aujourd’hui, les Juifs donnent des ordres à de nombreux peuples dans le monde.» Des propos qui, dit l’admirateur yougoslave de Shamir, sont toujours d’actualité. «Naturellement, Ljotic a été accusé d’antisémitisme. Aujourd’hui encore, son nom est tabou en Serbie».

C’est grâce à vos articles de Zavtra, écrit encore Papovic à Shamir, que j’ai compris la vérité. «Oui, “sionisme” est le mot magique qui est si strictement interdit dans les pays d’Europe de l’Est.» Car les pays issus de l’ex-Yougoslavie sont condamnés à devenir «un ensemble de colonies du sionisme – comme l’ensemble de l’Union européenne, comme les États-Unis, comme Israël, comme tout le monde». Armé de cette vision des choses, Sasha Papovic écrit lui-même des textes politiques contre «le nouvel ordre mondial» et sera heureux de coopérer «avec des gens en Serbie, en Bulgarie, en Russie, et France et dans de nombreux autres pays». Sur cet appel s’achève sa longue lettre datée du 8 janvier 2004, qu’Israël Shamir est si fier de publier.

On voit, par cet exemple, comment la personne et les textes de Shamir peuvent inspirer, un peu partout dans le monde, des petits fascistes débutants. Et ce d’autant plus facilement que le discours qui les unit est typiquement «rouge-brun», associant une rhétorique anti-impérialiste à des bouffées de haine antisémite sur fond de complot «américano-sioniste».

Il ne s’agit pas d’un cas isolé. La logique «rouge-brun« est au cœur du système. Shamir n’en est pas l’inventeur, loin de là. Mais il est celui qui assure le lien avec le contexte israélo-palestinien, légitimant ainsi la dimension proprement antisémite du discours (le «complot sioniste») aux yeux des personnes issues de la famille «rouge» où cet antisémitisme est théoriquement proscrit.

En réalité, malgré ses grandes protestations de soutien aux Palestiniens, Israël Shamir n’a rien d’un militant proche-oriental. Il reste foncièrement russe. Le discours «rouge-brun» qu’il entretient est tout droit importé de Moscou. Zavtra, le journal où il est fier d’avoir été lu par son admirateur yougoslave, en est un parfait prototype.

Le directeur de Zavtra, Alexandre Prokhanov, celui qui invitait un néo-nazi américain à faire des conférences en Russie, se réclame ouvertement de la mémoire de Staline. Quant au parti communiste de Russie, qui arbore toujours le drapeau rouge avec la faucille et le marteau, il diffuse des slogans nationalistes et racistes, et fait des appels du pied aux courants les plus obscurantistes de l’orthodoxie russe. Entre l’extrême droite russe – qui est infiniment plus brutale, dans ses paroles comme dans ses actes, que ses homologues des pays occidentaux – et le parti communiste de Russie, il y a bien davantage que des passerelles: la symbiose est totale.

Tout récemment encore, en novembre 2003, dans le cadre de la campagne électorale pour les législatives russes, le président du parti communiste, Guennadi Ziouganov, déclarait que la Russie est menacée par la «sionisation». Ce sont les «sionistes», expliquait-il, qui sont responsables «de la pauvreté massive et de la mort» de millions de Russes depuis la chute de l’URSS. Le numéro deux de la liste communiste, Nikolaï Kondratenko, accusait pour sa part «le capital sioniste» de «sucer le sang de la Russie et des Russes». Les sionistes, disait-il encore, se préparent à «tuer, par la faim, le froid et les tortures morales, au moins 70 millions de personnes» en Russie (10).

De telles déclarations n’ont rien d’exceptionnel. Elles sont dans la continuité de la ligne du parti communiste russe depuis la chute du régime soviétique. Elles ne constituent pas non plus une vraie rupture par rapport à la propagande du pouvoir soviétique dans les années 60 et 70: la dénonciation du «sionisme» était déjà à l’honneur. On enregistre simplement, depuis une dizaine d’années, une inflexion vers un langage où les valeurs de la patrie, de la religion et de la race occupent une place centrale. Quant aux attaques contre le «sionisme», elles n’ont plus besoin, comme jadis, de prendre appui sur le conflit israélo-palestinien: le codage est désormais transparent, chacun comprend que ce sont les Juifs, russes ou autres, qui sont visés.

En cela, le milieu «rouge-brun» russe ressemble davantage à la composante «brune« de son équivalent ouest-européen. Cette évolution ne date pas d’hier. Au tournant des années 90, un vieux stalinien comme Alexandre Prokhanov ne s’embarrassait plus de la phraséologie communiste pour menacer: «Nous ne resterons pas les bras croisés si les Juifs continuent de s’en prendre aux nationalistes russes».

Il faut bien voir qu’en Russie comme ailleurs, la symbiose «rouge-brun» ne se limite pas à une alliance momentanée contre les «sionistes». Au contraire, c’est la similitude des conceptions du monde – au-delà des habitudes de langage, encore marquées par l’héritage du vingtième siècle – qui donne à cette alliance toute sa force. Un journal comme Zavtra, presque toujours classé à l’extrême droite par les sources tant russes qu’occidentales, se trouve parfois identifié à la gauche en raison de sa proximité avec le parti communiste, et est parfois qualifié d’«hebdomadaire du parti communiste». Mais de telles classifications sont dénuées de sens. Entre les communistes russes et les mouvements se réclamant ouvertement du fascisme ou de la Russie impériale, il n’y a pas de divergences essentielles au plan des principes, des valeurs, de la vision du monde. Pour ces composantes de l’univers «rouge-brun», la haine de l’ennemi l’ennemi «sioniste» est un ciment commode, reliant les thématiques locales au discours international : le «complot» (juif) est le même dans les deux cas.

Cette logique peut se transposer, mutatis mutandis, à un grand nombre de pays autres que la Russie. Cependant, dans l’environnement russe la polarisation sur le «sionisme» s’opère plus aisément, pour des raisons tenant à une longue tradition culturelle et à l’histoire politique du pays. En Europe de l’Ouest, où les résistances à l’antisémitisme sont importantes au sein de la gauche, le détour par la dimension proche-orientale (pro-palestinienne) est nécessaire. C’est là qu’intervient un homme providentiel: Israël Shamir.

Que sait-on réellement de cet homme? Deux versions circulent, qui ne sont pas nécessairement contradictoires. Selon l’une, il s’agit d’un des agents implantés par les services secrets soviétiques, à la fin des années 60, parmi les jeunes Juifs partant pour Israël. De fait, des personnes qui l’ont connu peu après son arrivée dans le pays ont été étonnées par sa connaissance de l’hébreu – comme s’il avait appris la langue avant son départ, et certainement pas dans les conditions de clandestinité où se rencontraient ceux qu’on appelait alors «les Juifs du silence». La chute de l’URSS aurait perturbé cette programmation, et le jeune agent aurait plus ou moins pété les plombs, se raccrochant au discours antisémite tenu par ses anciens formateurs, devenus entre-temps des activistes de la mouvance «rouge-brun».

Selon une autre version, il s’agirait avant tout d’un écrivain raté, déçu de ne pas avoir vu ses dons littéraires – limités mais réels – reconnus dans les deux communautés, la juive-russe et l’israélienne, où il espérait s’insérer. Sa rage narcissique aurait alors tourné à la folie pure, le thème du «complot juif» lui permettant d’exorciser une origine dont on ne sait pas, d’ailleurs, dans quelle mesure elle est authentique.

En tout cas, on observe que le style de ses articles contient une phraséologie marxiste manifestement héritée de sa jeunesse soviétique, à laquelle se sont superposés des motifs apocalyptiques provenant en droite ligne de la tradition mystique russe: les représentations christiques abondent dans ses textes, avant même sa conversion formelle au christianisme.

Policier dévoyé ou mystique crapuleux? Les deux éléments, on le sait, coexistaient dans le milieu où sont nés, jadis, les Protocoles. Il est frappant qu’ils se retrouvent chez celui qui signe aujourd’hui «Israël Adam Shamir».

Qui est-il? Lui-même entretient, sur ses origines comme sur des pans entiers de son existence, un épais mystère. Dans sa notice biographique, il déclare être né à Novossibirsk, principale ville de la Sibérie soviétique. Sous quel nom? Il ne le dit pas, mais d’autres sources lui attribuent le   patronyme de Schmerling, hébraïsé plus tard en Shamir.

Sur sa famille en général, il est extraordinairement discret. Il ne dit rien de ses parents. Il revendique un grand-père mathématicien et un ancêtre «rabbin à Tibériade», à une époque non identifiée. Sur sa relation au judaïsme, on ne saura rien de plus. Dans quelle mesure est-il d’origine juive? Mystère. (Un quart, au moins, des personnes d’origine russe qui se sont établies en Israël au cours des dernières décennies ont un rapport lointain avec le judaïsme, ou n’ont avec lui aucun rapport.  Cela n’a, certes, rien de honteux. L’étrange, chez un auteur qui truffe tous ses textes de références à sa vie privée, est son total mutisme sur ce point.)

Ayant émigré en Israël en 1969, à la fin de ses études secondaires (11), il effectue son service militaire et, après la guerre de Kippour d’octobre 1973, il entame des études universitaires qu’il interrompt, dit-il, pour se lancer dans le journalisme.

Les études n’auront pas été très longues, pas plus que la pratique du journalisme en Israël, puisque dès 1975, si l’on en croit sa notice autobiographique, Shamir s’installe à Londres. Il affirme être alors «entré à la BBC», mais cette collaboration semble avoir très brève. Toujours selon son autobiographie, on le retrouve au Japon «en 1977-79». Il écrit, dit-il, «pour [le quotidien israélien] Maariv ainsi que d’autres journaux», ce qui ne l’empêche pas, dit-il encore, «de trouver le temps de traduire un certain nombre de classiques japonais» (mais il ne dit pas si ses traductions ont été publiées).

En 1980, Israël Shamir est de retour en Israël où, affirme-t-il, il «écrit pour deux quotidiens israéliens: Haaretz et Al Hamishmar» et est également «porte-parole du Parti socialiste israélien (Mapam) à la Knesset». En Israël, où il est jusqu’à ce jour un parfait inconnu, nul ne s’est ému de ces affirmations. Mais un des correspondants de L’Arche est allé vérifier auprès des intéressés.

Réponses : à Haaretz, pas plus qu’à Maariv, on ne se rappelle l’avoir eu comme collaborateur. Au Mapam, le parti socialiste dont Al Hamishmar était l’organe, il a bien occupé des fonctions de rédacteur au milieu des années 80. Mais cela n’a rien à voir avec le poste de porte-parole parlementaire qu’il se vante d’avoir occupé, et parmi les anciens du parti personne ne se souvient de lui.

De quoi vivait-il alors? Nul ne le sait. Les seules autres activités qu’il mentionne dans son autobiographie sont des traductions vers le russe, et des travaux littéraires sans grand relief.

«Au commencement de la première Intifada», dit-il, il repart pour Moscou, où il collaborera entre 1989 et 1993 à divers journaux russes «dont la Pravda et l’hebdomadaire Zavtra». On remarque que la datation par le «commencement de la première Intifada» (fin 1988 ou début 1989) correspond à un autre événement: le commencement de la fin du pouvoir soviétique. Dans la première des deux versions évoquées plus haut, ce serait le moment où l’agent, désorienté, rentre au bercail. Dans la seconde version, le journaliste en galère tente une deuxième carrière dans son pays d’origine. Et, comme on l’a dit, les deux interprétations ne sont pas nécessairement contradictoires.

Quoi qu’il en soit, c’est à ce moment que l’on commence à entendre vraiment parler de lui. Sous le nom de Robert David, il collabore à des journaux russes d’extrême droite: Politika et Dyen (ce dernier, dirigé par Alexandre Prokhanov, sera fermé pour avoir soutenu la tentative de putsch contre le nouveau régime russe, et reparaîtra ensuite sous le nom de Zavtra). Il y dénonce les démocrates russes, qu’il accuse de servir les intérêts des «sionistes», et il traite nommément le grand militant des droits de l’homme, le scientifique André Sakharov, d’«agent sioniste ».

On retrouvera un écho de cette nostalgie pour le système soviétique, agrémentée d’un antisémitisme typiquement russe, dans un article que Shamir publiera, quelques années plus tard, dans Zavtra (31 octobre 2000). Sous le titre «Les Juifs de Russie et de Palestine: une comparaison» (12), il écrira:

En 1991, lorsque les Juifs de Russie défendaient contre le communisme le droit à la libre propriété, ils pensaient uniquement à la libre propriété des Juifs. Parce que la propriété privée des goyim, nous la confisquons librement, comme si elle n’appartenait à personne.

Un peu après, Shamir reviendra sur ce thème dans un article intitulé «L’épreuve était décisive et nous avons échoué», daté du 6 janvier 2001 :

Dès le jardin d’enfants, les Israéliens subissent un lavage de cerveau. On leur apprend qu’ils appartiennent au « peuple élu » qui se situe Uber Alles. Ils sont endoctrinés dans l’idée que les non-Juifs ne sont pas des humains à part entière et que, par conséquent, on peut impunément les tuer et les exproprier. (…) Ce qui est gênant, c’est que l’éducation internationaliste dispensée en Union soviétique n’a pas pu supporter le poison de la propagande sioniste qui proclame la supériorité des Juifs.

Selon sa notice autobiographique, Israël Shamir est reparti de Russie pour Israël en 1993. Qu’a-t-il fait ensuite ? Pas grand-chose qui mérite d’être relaté, apparemment. On a eu pourtant de ses nouvelles en 1998, dans des circonstances peu glorieuses.

Le 17 juin 1998, Shamir entre en contact (par courrier électronique) avec le négationniste anglais David Irving, pour tenter de lui vendre des documents d’archive nazis provenant de Russie. Donnant une adresse postale et un numéro de téléphone à Stockholm, il se présente comme «un journaliste basé à Moscou, membre de l’Union des journalistes britanniques et ancien employé de la BBC» (13). Il sert, explique-t-il, d’intermédiaire pour le compte de «collègues en Russie» (sans doute d’anciens membres des services secrets soviétiques, qui avaient accès à ce genre de documents).

Mais Shamir ne parvient pas à appâter David Irving, qui estime – sans doute à juste titre – qu’il s’agit de documents volés. Et Irving se hâte de rendre l’affaire publique: un margoulin israélo-russe tentant vainement d’escroquer un digne sujet britannique, quelle aubaine! La presse londonienne en fait état. Pour Israël Shamir, qui au milieu des années 70 tenta vainement de faire carrière à Londres dans le journalisme, c’est un étrange retour de bâton.

Nous avons dit plus haut que Shamir n’est pas rancunier: il continue de citer Irving avec respect. Il est vrai qu’Irving lui rend la pareille: aujourd’hui, les textes antijuifs signés Shamir ornent le très dynamique site internet de David Irving. Ces deux-là étaient faits pour s’entendre, il est dommage qu’ils ne se soient pas compris plus tôt.

Cependant, dès cette époque lointaine, d’autres négationnistes ne rejetèrent pas les avances d’Israël Shamir. Il est vrai que ce dernier leur demandait de publier des textes «antisionistes» et non d’acheter des documents suspects. Certains négationnistes perçurent rapidement les avantages qu’ils pourraient tirer de cette collaboration. Pensez donc, un Juif – ou supposé tel – disant des Juifs tout le mal que l’on veut, quelle aubaine! Mieux que Noam Chomsky, presque aussi bien que Norman Finkelstein (l’antisioniste américain, auteur de L’industrie de l’Holocauste, l’un des textes favoris des négationnistes, dont la traduction française a été publiée par Éric Hazan avec une postface de Rony Brauman).

En septembre 2001, les négationnistes français annonçaient dans leur bulletin avoir rencontré à Paris «l’excellent Israël Shamir» et avoir passé avec lui «une très chaleureuse soirée». L’accord s’était fait entre eux sur la nécessité de mettre fin à l’État d’Israël; et sur «la question du révisionnisme», Shamir avait, relataient-ils, «professé un agnocistisme complet». Serge Thion et ses amis étaient tellement habitués à s’entendre traiter de menteurs et de psychopathes qu’une aussi prudente réserve les satisfaisait pleinement.

D’autant, que, pour une fois, ce qu’ils disaient était vrai: Israël Shamir n’éprouvait aucune hostilité envers les thèses négationnistes, bien au contraire. Dès le 14 mars 2001, il avait publié un article intitulé «Les tueurs de vampires», où il exprimait sa sympathie pour les adeptes de la négation de la Shoah qui devaient, au même moment, tenir colloque à Beyrouth. Face aux protestations internationales, la réunion fut annulée in extremis par les autorités libanaises. Mais, à en juger pas son article, Shamir ne s’attendait pas à cette annulation et, manifestement, il ne la souhaitait pas. Il écrivait (14):

Les «révisionnistes» ont mis en jeu leurs vies et leur fortune en tentant de démolir ce qu’ils appellent le «mythe de l’Holocauste». On peut comprendre leur intérêt. Aujourd’hui, n’importe qui peut mettre en doute ouvertement l’Immaculée Conception ou (pourquoi pas) défier les mythes fondateurs d’Israël. Mais le culte de l’Holocauste jouit d’un interdit exorbitant, qui a force de loi, frappant toute enquête qui pourrait être de nature à jeter un doute sur son dogme sacré.

À ce point de son raisonnement, Israël Shamir chantait les louanges de Norman Finkelstein et de son pamphlet contre L’industrie de l’Holocauste. Puis il revenait à son propos:

Le pathos du culte de l’Holocauste et la facilité avec laquelle il réussit à pomper des milliards sont les preuves tangibles de l’existence d’un réel pouvoir derrière cette industrie. Ce pouvoir est obscur, invisible, ineffable, mais bien réel. Il ne s’agit pas d’un pouvoir dérivé de l’Holocauste. C’est l’inverse : le culte de l’Holocauste correspond à l’étalage des muscles de ceux qui exercent le pouvoir réel. C’est pourquoi tous les efforts des révisionnistes sont peine perdue. Les gens qui font la promotion de ce culte pourraient faire la promotion de n’importe quoi, étant donné qu’ils dominent complètement tout discours public. Le culte de l’Holocauste est juste une manifestation, à petite échelle, de ce dont ils sont capables. Les épigones de ce Pouvoir, confrontés aux révélations du Dr. Finkelstein, se contenteraient vraisemblablement d’esquisser un sourire entendu.

On comprend que les négationnistes se soient pâmés d’aise devant cette description du complot juif. D’autant que Shamir n’est pas avare de compliments, allant jusqu’à définir par ailleurs le négationniste français Roger Garaudy comme «un grand homme».

Désormais, il n’est pas un site internet négationniste qui ne comportera au moins un article d’Israël Shamir. Chez les négationnistes français, c’est la quasi totalité de ses textes qui seront repris. Le retrait de la vente de L’autre visage d’Israël sera intégralement chroniqué – indignation à l’appui – par Serge Thion, licencié du CNRS pour négationnisme. Quant au négationniste germano-australien Fredrick Töben, il reproduira l’appel que lui adressera Israël Shamir, avec l’adresse où l’on peut se procurer L’autre visage d’Israël.

En ce début d’année 2001, alors qu’il noue de précieux contacts avec les négationnistes ainsi qu’avec divers autres antisémites, Israël Shamir tente de se faire financer par le lobby arabe aux États-Unis, à qui il propose ses bons offices pour diffuser l’antisémitisme parmi les chrétiens fondamentalistes américains («il suffit, argumente-t-il, de leur expliquer que Sharon est l’Antéchrist»). Nous avons relaté en détail cet instant pathétique dans un précédent numéro de L’Arche, en nous fondant sur le témoignage des deux responsables arabo-américains qui ont rejeté avec indignation les avances de Shamir (15). Notons que ce dernier, mortifié, dénoncera ensuite ses deux interlocuteurs comme étant «des agents stipendiés des sionistes». Mais il trouvera d’autres donateurs arabes ou islamistes, si l’on en juge par la diffusion et les traductions multiples dont bénéficieront ses textes ultérieurs.

La nouvelle carrière d’Israël Shamir commence à ce moment. Intifada oblige, internet en est le lieu privilégié. Aux États-Unis, où l’on se méfie désormais de lui, ses principaux soutiens sont l’extrême droite et les islamistes. Dans le reste du monde, on est moins perspicace – ou moins vigilant face à l’antisémitisme.

La formidable «boîte à rumeurs» qu’est le réseau internet permet à Shamir de se faire sans cesse de nouveaux adeptes, qui citeront ses propos comme parole d’Évangile. Il faut, dira-t-on, une certaine prédisposition à l’antisémitisme pour adhérer à de pareilles thèses. Mais qui, à l’heure de Durban, est sensible à cela? D’autant que Shamir sait diversifier ses relations: en février 2001 il publie, sous le titre Le lézard vert (16), une apologie du régime castriste que même Le Monde diplomatique n’oserait reprendre à son compte. Ici ou là, on lui en saura gré.

En France, en tout cas, ce ne sont pas seulement les islamistes et les jusqu’auboutistes arabes qui relaient ses textes; ce sont aussi des groupes et des organes de presse relevant de l’extrême gauche. On l’invite à prendre la parole dans des «réunions de soutien au peuple palestinien». Shamir est fêté comme un «bon Juif», un «Israélien courageux».

Ce n’est que deux ans plus tard que quelques-uns s’aviseront de la nature réelle de ses écrits, et que ses adeptes français seront critiqués. La dénonciation n’est pas assez nette, cependant, puisqu’on a vu avec quelle facilité Shamir et ses amis français ont pu accéder au monde de l’édition.

Fin 2003, en effet, Israël Shamir croit le temps venu de passer de la nébuleuse internet à ce qui est le rêve de tout Russe bien né: le livre-papier. Hélas, l’aventure parisienne, sous le titre L’autre visage d’Israël, se solde par une déconvenue, malgré l’enthousiasme de Marcel Charbonnier, Maria Poumier, Serge Thion, Emmanuel Ratier et Franck Spengler. Le livre se vend encore sous le manteau, comme toute la littérature antisémite. Et internet continuera de faire son œuvre au sein d’un large public d’islamistes, de négationnistes, d’antisionistes et de néo-nazis. Mais pour quelqu’un qui rêvait d’avoir enfin pignon sur rue, qui imaginait des séances de signature dans des librairies et des réunions militantes, c’est raté.

Shamir, cependant, ne baisse pas les bras. Aux États-Unis, annonce-t-il fièrement à ses fidèles, il s’est trouvé un éditeur – basé sur internet, mais un vrai éditeur quand même. Il se nomme Dandelion Books. Une rapide recherche indique que cet éditeur est spécialisé dans les livres d’inspiration conspirationniste. Son dernier ouvrage en date, dont il fait la promotion sur son site (Stranger than fiction, signé Albert D. Pastore), est une «enquête» sur les attentats du 11 septembre. La «seule conclusion logique» de cette enquête, dit l’auteur du livre, est que ces attentats, «et de nombreux autres complots terroristes qui ont été déjoués», ont été «planifiés, orchestrés, financés, exécutés et couverts par les forces du sionisme international». Nul doute que, chez un tel éditeur, les textes de Shamir ne dépareront pas. 

Ont contribué à ce dossier : Henri Pasternak, Jean Vidal et Benyamin Adad

NOTES

1. La Gazette du Golfe et des banlieues, numéro 32, 25 novembre 2003 (http://aaargh–international.org/fran/actu/actu03/ggb2003/ggb0311b.html).

2. Voir, sur le site d’Israël Shamir, le texte intitulé 451°F (adresse : http://www.israelshamir.net/english/451.shtml). Le même site propose une version française du texte (http://www.israelshamir.net/french/retrait.shtml), où l’on ne trouve qu’un «copié-collé» du récit des événements par Proche-Orient.info.

3. Didier Daeninckx, «Antisémitisme : la Bicyclette bleue déraille», dans le journal internet Amnistia, 28 novembre 2003. (http://www.amnistia.net/news/articles/negdoss/shamir/shamir.htm.)

4. «Notre ami Israël Shamir», L’Arche n°543, mai 2003.

5. Voir ces messages, mis en ligne par Israël Shamir lui-même, sur http://www.marchforjustice.com/IS/Feedback.php.

6. Alain Coutte s’est fait remarquer, précédemment, par quelques écrits antijuifs, et par des publications «conspirationnistes» sur les attentats du 11 septembre.

7. On appréciera l’ironie involontaire contenue dans ce rapprochement. Otto Weininger, dont Aidin Asfar cite ici le livre Sexe et caractère (1903), était un jeune Juif viennois gagné par l’antisémitisme au point de se suicider à l’âge de 23 ans. Hitler aimait à dire de lui qu’il était «le seul Juif ayant mérité de vivre». Otto Weininger, qui fut le prototype de ce qu’on nomma «la haine juive de soi-même», est-il un modèle pour Israël Shamir?

8. http://groups.yahoo.com/group/shamireaders/message/196.

9. Dimitrije Ljotic (1885-1945) était le leader du mouvement fasciste serbe connu sous le nom de Zbor. Durant la seconde guerre mondiale, Ljotic organisa le corps des Volontaires serbes, chargé de rafler les Juifs, les Tziganes et les partisans.

10. Pour un suivi sur l’extrémisme et l’antisémitisme en Russie et dans les autres pays de l’ex-URSS, voir le site (en langue anglaise) www.fsumonitor.com.

11. Dans la version française de sa notice autobiographique, on peut lire qu’avant son départ pour Israël (il n’avait pas 18 ans), Shamir «a enseigné les mathématiques et le droit à l’université de Novossibirsk». Cette assertion témoigne soit de l’admiration éperdue que le traducteur français, Marcel Charbonnier, voue à Shamir, soit de ses capacités linguistiques limitées. En fait, même Shamir n’a pas énoncé une telle énormité. Dans l’original anglais, il explique qu’il a étudié à l’université de sa ville natale, c’est-à-dire sans doute qu’il y a pris des cours. Ses études universitaires ont commencé – et ont été interrompues – après son arrivée en Israël.

12. On peut lire cet article, traduit en anglais : «The Jews of and Palestine: A Comparison», sur le site internet de l’agitateur antisémite américain Michael Hoffman II (http://www.hoffman-info.com/shamir.html).

13. Voir les détails sur le site internet de David Irving, à http://www.fpp.co.uk/online/98/09/Shamir020998.html.

14. Nous suivons ici la traduction de l’anglais, effectuée par le fidèle Marcel Charbonnier  (http://www.israelshamir.net/french/vampires.shtml). On peut lire le texte original en anglais, « Vampire killers », sur le site internet de la principale officine négationniste américaine, l’Institute for Historical Review, qui était l’un des initiateurs de la conférence avortée de Beyrouth (http://www.ihr.org/conference/beirutconf/010314shamir.html).

15. Voir l’article cité plus haut: «Notre ami Israël Shamir», L’Arche n°543, mai 2003. Cet article a été reproduit, avec d’autres textes relatif à Israël Shamir (notamment celui de Pierre-André Taguieff, dans le même numéro de L’Arche), par le site anti-négationniste Pratique de l’histoire et dévoiements négationnistes (http://www.phdn.org/antisem/antision/shamir.html).

16. Voir la traduction (par Marcel Charbonnier) postée en janvier 2003 sur le site internet Cuba Solidarity Project (http://perso.club–internet.fr/vdedaj/cuba/npa_lezard_vert.html). L’original anglais, daté du  13 février 2001, se trouve à l’adresse suivante : http://mediamonitors.net/shamir5.html.



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