1. L’auteur du présent article considère que la critique d’Israël ne relève pas de l’antisémitisme, mais qu’il ne faut pas refuser de voir l’antisémitisme lorsqu’il se déguise sous les oripeaux de « l’antisionisme ». Par exemple, le négationniste Serge Thion est avant tout un antisémite. Sur ces questions, on renverra notamment à l’ouvrage de Bernard Lewis, Sémites et antisémites, Presse Pocket, 1991, p. 146 — 1re édition Fayard, 1987. Nous considérons également qu’un antisionisme radical qui se donne pour but la destruction de l’état d’Israël relève le plus souvent aujourd’hui de l’antisémitisme. Plus généralement sur cette question voir notre section « antisionisme » et l’avertissement qui l’accompagne. 2. Il n’est pas inintéressant de noter que le guru posthume des négationnistes, l’imposteur Paul Rassinier, a lui-même usé de cette rhétorique: « Luther n’était pas un anti-sémite, mais un anti-juif, ce qui est bien différent… Les historiens considèrent, en effet, qu’il y eut huit peuples sémitiques (Assyriens, Chaldéens, Phéniciens, Hébreux, Samaritains, Syriaques, Arabes et Ethiopiens) dont trois au moins existent encore aujourd’hui (Arabes, Hébreux ou juifs et Éthiopiens) et ce n’est qu’aux juifs que le catholicisme moyenâgeux et Luther en avaient ». (Paul Rassinier, Le Drame des Juifs Européens, Les Sept Couleurs, 1964, p. 28). Rassinier se contredit quelques lignes plus bas en écrivant que le «National-Socialisme était antisémite», et entretenait d’excellentes relations avec les Arabes. Remarquons que dans un cas, Rassinier utilise un tiret et pas dans l’autre (voir fin de la note 4). 3. Der Sieg des Judenthums über das Germanenthum vom nicht confessionnellen Standpunkt aus betrachtet, von W. Marr., Berne, Rudolph Costenoble, 1879. Ce libelle de 50 pages porte le sous-titre «vae victis!». Il arrive très fréquemment qu’on donne pour date de publication de cet ouvrage l’année 1873 (sur cette erreur, voir Moshe Zimmermann, Wilhelm Marr, the patriarch of Anti-Semitism, 1986, Oxford University Press, New York, 1986, p. 70). Il s’agit d’une erreur qui a pour corollaire encore plus fréquent de dater l’apparition «officielle» du terme «antisémitisme» de l’année 1873 alors même que le pamphlet ne contient pas encore le terme. La date de publication, vérifiée par l’auteur sur un exemplaire original, est confirmée par les réactions à cette publication dans le Allgemeine Zeitung des Judenthums du 18 mars 1879 (Jacob Katz, From Prejudice to Destruction. Anti-Semitism, 1700-1933, Harvard University Press, 1994 — 1re éd. 1980 —, p. 363. Le libelle de Marr était paru deux semaines plus tôt; voir Moshe Zimmermann, op. cit., p. 78-80). L’originalité de Marr consiste moins dans le contenu raciste de son pamphlet que dans le fait qu’il isole l’argumentaire judéophobe de tout contexte politique et social et rend sa critique des Juifs, autonome (Jacob Katz, ibid., p. 260). 4. Le texte de la note est trop long pour apparaître dans la bulle. Merci de vous reporter aux notes en fin d’article (vous pouvez cliquer). 5. Le terme «aryen» quant à lui, désignait initialement un groupe de langues (sanskrit et langues proches, védique, sanskrit classique, prakrits, pali, hindi, hindoustani, bengali, gujarati, marathi, cinghalais, etc.) parlées par des peuples qui ont envahi l’Inde à l’époque préhistorique. Faut-il rappeler que les Allemands, les Germains ou les Scandinaves n’ont jamais parlé de langue «aryenne»? Quelques trop rares anthropologues au XIXe siècle soulignèrent l’ineptie de l’amalgame langue-race, fruit de ce que Léon Poliakov appelle «la tyrannie des linguistes» (Léon Poliakov, Le mythe aryen, Pocket, 1994, p. 327). Le grand précurseur d’une anthropologie culturelle que fut Edward B. Tylor (1832-1917) écrivait: «La langue d’un homme n’est pas une preuve sûre et certaine de sa filiation. L’anthropologie a beaucoup péché en traitant les langues et les races comme si elles coïncidaient toujours et avec exactitude.» (E. B. Tylor, Anthropology, An introduction to the study of man…, Londres, 1881, p. 152, cité par Léon Poliakov, op. cit., p. 330). Max Müller et Ernest Renan portent une très lourde responsabilité dans la vulgarisation de l’amalgame langue-race. Si lourde qu’après 1871 ils se rétractèrent tous deux, rétractations qui passèrent évidemment inaperçues. Citons cependant Müller: «Parler d’un crâne aryen est aussi ridicule que de parler d’une grammaire dolichocéphale. Il existe des langues aryennes et sémitiques, mais il est antiscientifique de parler, à moins de se rendre compte de la licence qu’on se donne, de la race aryenne du sang, ou de crânes aryens» (Cité par Léon Poliakov, Le racisme, Seghers, 1976, p. 73. Voir aussi Léon Poliakov, Le mythe aryen, op. cit., p. 260). Sur la genèse de l’opposition Ayrens-Sémites et de son extension du domaine linguistique au domaine culturel, et dans une moindre mesure «racial», voir Maurice Olender, Les langues du Paradis. Aryens et Sémites: un couple providentiel, Seuil, coll. Points Essais, 1989. Notons que Renan demeurerait un raciste ordinaire convaincu jusqu’à la fin de sa vie puisqu’il écrivait encore en 1890 que «l’inégalité des races [était] constatée» (cité par Léon Poliakov, Le mythe aryen, op. cit., p. 351). Nous ne nous apesantirons pas ici sur ses justifications de la domination des blancs sur les noirs, dont il faut toutefois rappeler qu’elles n’étaient que le produit d’un racisme largement répandu dans les mentalités de l’époque… 6. Le texte de la note est trop long pour apparaître dans la bulle. Merci de vous reporter aux notes en fin d’article (vous pouvez cliquer). 7. Il faut noter cependant que ceux qui se désignaient eux-mêmes commes «antisémites» au début des années 1880 étaient loin de représenter le même type d’hostilité aux Juifs. Tous ne se réclamaient pas d’un racialisme aussi radical que celui de Marr et nombreux puisaient encore dans des argumentaires à base religieuse. Voir David Engel, «The Concept of Antisemitism in the Historical Scholarship of Amos Funkenstein», op. cit., note 40. Voir aussi Reinhard Rürup, op. cit.. Marr lui-même semble avoir ré-introduit une composante religieuse dans son «antisémitisme», par pur opportunisme d’après Moshe Zimmermann, afin de profiter de la «nouvelle vague de haine contre les Juifs, financée et supportée par les éléments religieux et conservateurs». Marr fut en effet financé, un temps, par des mouvements chrétiens (Moshe Zimmermann, Wilhelm Marr, the patriarch of Anti-Semitism, op. cit., p. 83). Zimmermann montre bien comment, au moment même de son introduction, le terme d’«antisémitisme» se voit attribuer par le cofondateur de la ligue antisémite avec Marr, de Grousillier, un sens contraire à celui voulu par Marr (ibid., p. 91-92). Il semble même que la popularité très rapide du terme, outre à sa connotation «scientifique», soit due à son caractère immédiatement ambigü (sur les modalités de l’hostilité antisémite, non sur sa cible) et au fait qu’à l’époque, il permettait de camoufler une hostilité «anti-juive» condamnée par un libéralisme allemand, encore solide: tout à fait de la même façon dont le terme «antisionisme» fut employé en URSS — et l’est parfois aujourd’hui et ailleurs — pour camoufler de l’antisémitisme (ibid., p. 94). De fait, dès les années 1880, le nombre d’associations et journaux utilisant le terme «antisémite» ne présentent pas l’uniformité idéologique dont on a voulu investir ce terme en se basant sur les conditions de son émergence: le terme «antisémitisme» échappe rapidement à la stricte dimension racialiste à laquelle Marr l’associait et prend un sens plus général. Helmut Berding peut écrire: «Si cette notion [d’antisémitisme] totalement inutilisable d’un point de vue analytique connut un tel succès, c’était grâce à l’imprécision de son contenu. Elle devint ainsi un concept fourre-tout, dans lequel on pouvait rassembler tous les courants, même si leurs mobiles et leurs objectifs étaient différents. Ce nouveau concept se transforma en slogan et donna un contenu émotionnel et politique aux positions antijuives qui existaient déjà à l’état latent. Avec son caractère pseudo-scientifique, le terme d’“antisémitisme” donnait l’impression que l’on pouvait justifier rationnellement les accusations portées contre les juifs.» (Helmut Berding, Histoire de l’antisémitisme en Allemagne, Editions de la Maison des sciences de l’homme Paris, 1991, p. 77-78). Les protestations contemporaines, visant à re-confiner le terme à une hostilité judéophobe raciste ne tiennent pas compte de son histoire même. Il s’agit d’ailleurs d’une caricature de la distinction par Hannah Arendt d’une hostilité religieuse/laïque (voir sa préface, dans Sur l’antisémitisme, Seuil, 1984 — 1re édition 1973). Encore cette distinction doit-elle être revue à la lumière des travaux de Gavin I. Langmuir (Toward a definition of antisemitism, University of California Press, 1990 et History, religion and antisemitism, University of California Press, 1990). L’utilisation générique du terme «antisémitisme» pour désigner toute forme d’hostilité aux Juifs n’est plus en tous cas, à l’examen même de la genèse du terme et de ses premières utilisations, un abus aussi grave qu’on a pu le dire… 8. Une judéophobie biologisante, proto-raciste, était cependant déjà apparue en Espagne, avec les décrets sur la Limpieza de Sangre. Voir Yosef Hayim Yerushalmi, «L’antisémitisme racial est-il apparu au XXe siècle? De la limpieza de sangre espagnole au nazisme: continuités et ruptures», Esprit, no 190, mars-avril 1993. D’autre part il convient de souligner que la judéophobie de Marr a évolué entre 1860 et la fin des années 1870. Il s’agissait au départ d’une hostilité à la communauté juive constituée religieusement (l’ouvrage qu’il publie en 1862, Judenspiegel, est dirigé contre la communauté juive orthodoxe et le judaïsme) qui lui fait conclure par un appel à l’assimilation des Juifs. Il n’en était pas encore à dénoncer des caractéristiques raciales, immuables, rendant les Juifs inassimilables… (Jacob Katz, From Prejudice to Detruction. Anti-Semitism, 1700-1933, Harvard University Press, 1994 — 1re éd. 1980 —, p. 207-208). Il n’y a évidemment pas rupture brutale dans les attitudes judéophobes de ceux qui se nomment eux-mêmes «antisémites», quant aux causes de l’infériorité morale (entre autres) des Juifs. Les mêmes voient leur attitude évoluer ou mêlent plusieurs types d’explications, notamment religieuses et raciales (voir Jacob Katz, ibid., p. 268-271). En fait, le motif principal de l’évolution allemande d’une judéophobie religieuse assimilationniste à une judéophobie d’alibi racial semble être l’émancipation officielle des Juifs en Allemagne, qui se produit au milieu du siècle. C’est le rejet de l’émancipation des Juifs qui fonderait «l’antisémitisme» (David Engel, «The Concept of Antisemitism in the Historical Scholarship of Amos Funkenstein», op. cit., p. 118-119). 9. Dans une critique de la législation actuelle pénalisant les discours antisémites, sur un forum de discussion Usenet, un certain Gaëtan Moreau écrivait le 15 août 2001: «vous prenez donc les sémites pour des gens à l’intellect tellement limité qu’ils ont besoin d’être assimilé [sic] à des enfants pour être défendu [re-sic] et donc avoir des lois spécifiques? Intéressant…» (Gaëtan Moreau <gemini@bonbon.net>, fr.soc.histoire, 15 août 2001, Message-ID: <1hnjntctn5a5gmkum0ik2s4l3ojps8flm8@club.chanzy.org>). L’auteur du présent article lui ayant demandé ce qu’il entendait par «sémites», la réponse suivante lui fut faite: «Quand [re-sic] aux sémites, ce n’est jamais que ce [re-sic] qui sont visé [re-sic] par les antisémites» (Gaëtan Moreau <gemini@bonbon.net>, «Re: 133 mois d’infamie», fr.soc.histoire, 17 août 2001, Message-ID: <tu3pnt0ttms5388lfu6jnusm4kg2oel7m5@club.chanzy.org>). Est-il besoin de souligner le caractère erroné de l’utilisation du terme «sémites» dans ce contexte? On remarquera surtout le retournement tautologique des définitions sémites/antisémites. Il est ici impossible de ne pas renvoyer à Roland Barthes sur la tautologie, «Racine est Racine», dans Mythologies, Seuil, 1994, 1re éd. 1957. Barthes écrit: «Il est bien vrai que la tautologie est toujours agressive: elle signifie une rupture rageuse entre l’intelligence et son objet, la menace arrogante d’un ordre où l’on ne penserait pas. […] le tautologue coupe avec rage tout ce qui pousse autour de lui, et qui pourrait l’étouffer. […] la tautologie dispense d’avoir des idées, mais en même temps s’enfle à faire de cette licence une dure loi morale; d’où son succès: la paresse est promue au rang de rigueur.» (Roland Barthes, op. cit., p. 97-98). 10. Maxime Rodinson, Peuple juif ou problème juif?, Librairie François Maspero, 1981, p. 351, note 14. 11. Bernard Lewis, Sémites et antisémites, Presse Pocket, 1991, p. 146 — 1re édition Fayard, 1987. 12. Albin Michel, 2002.

L’«antisémitisme»: une hostilité contre les Juifs

Genèse du terme et signification commune


Très régulièrement surgit sous la plume de certains antisémites, le plus souvent à l’occasion de critiques «antisionistes»1 camouflant une charge antisémite, l’argument comme quoi ils ne sont pas antisémites, parce qu’ils ne sont pas hostiles aux Arabes et que les Arabes sont des sémites. Les déclinaisons de cette protestation de «non antisémitisme» sont multiples. On a vu également des Arabes antisémites protester de ce qu’ils ne pouvaient pas être antisémites puisqu’ils seraient «sémites». On verra d’autres personnes nier simplement qu’un «sentiment» ou une attitude portant le nom d’«antisémitisme» puisse exister2.

Nous considérons le mot «antisémitisme» dans son acceptation courante, c’est-à-dire dans son sens commun d’hostilité aux Juifs parce que juifs. Nous ne nous préoccupons pas des distinctions entre «antisémitisme» et «anti-judaïsme». En effet, nous ne discutons pas ici des modalités de cette hostilité, mais du fait que l’objet de cette hostilité antisémite ce sont les Juifs et personne d’autre.

«Antisémitisme» signifie, dans son acceptation commune, et pour reprendre l’Encyclopédie Universalis:

«une attitude d’hostilité à l’égard des minorités juives, quel que soit, d’ailleurs, le motif de cette hostilité».

Tous les dictionnaires, toutes les encyclopédies que l’on pourra consulter rediront la même chose avec des formulations différentes. On ne trouvera nulle part une définition qui ne relève pas d’une hostilité aux Juifs, et seulement aux Juifs.

Hélas, si l’on peut dire, l’étymologie du mot est défectueuse à deux titres. La paternité du mot est généralement attribuée à Wilhelm Marr, publiciste allemand de la seconde moitié du XIXe siècle, auteur d’un pamphlet anti-juif en 1879, La victoire du judaisme sur la germanité considérée d’un point de vue non confessionnel3, vite devenu un gros succès. Marr souhaitait nommer un nouveau type d’hostilité contre les Juifs: une hostilité raciale, raciste4. Pour marquer le caractère plus exclusivement religieux, Marr utilisa le mot «antisémitisme» à partir de l’automne 1879. Il commettait une double erreur. D’abord Marr considérait que les Juifs étaient de «race sémite». Cette première erreur ne saurait surprendre dans le contexte culturel et «savant» de l’époque. Bien que l’adjectif «sémite» ne saurait désigner qu’une famille de langues (à laquelle appartient l’hébreu) et certainement pas une «race», dans la seconde moitié du XIXe siècle, une distinction spécifiquement raciale entre «aryens» et «sémites» s’était imposée même parmi les intellectuels, notamment chez un savant comme Renan, teintée d’un fort dénigrement envers la «race sémite»5. La seconde erreur étymologique de Marr, qu’on peut à la rigueur interpréter dans son contexte européen, consistait en une réduction absurde du terme «sémite» aux seuls Juifs. En effet, la famille des langues sémites comprend bien d’autres langues que l’hébreu (l’arabe, l’araméen, le babylonien, l’assyrien, l’éthiopien). L’abus de langage de Marr, et bientôt de bien d’autres, ramenait l’hostilité raciste envers les «sémites» contre les seuls Juifs6. En tout état de cause, dès le début des années 1880 le terme «antisémitisme» et ses déclinaisons se répandent en Europe7.

Nonosbstant cette étymologie défectueuse, le terme mal formé d’«antisémitisme», n’a jamais signifié, à partir de la fin des années 1870, la haine des «Sémites» en général (dans son acceptation ethnicisante erronée), Arabes compris, mais uniquement la haine des Juifs. Il est entré dans l’usage commun pour recouvrir toutes les formes d’hostilité à l’endroit des Juifs et du judaïsme à travers les siècles, sans jamais viser ni d’autres populations ni d’autres cultures.

Rappelons quelques points de chronologie autour de l’émergence du mot «antisémitisme»:

  1. Préexistence de formes de judéophobies non raciales, dont, mais pas seulement, un antijudaïsme religieux «traditionnel».
  2. Constitution progressive d’une doctrine judéophobe héritant des formes précédantes, mais caractérisée par le fait que le mal absolu attribué aux Juifs n’est plus une caractéristique religieuse ou culturelle, mais une caractéristique raciale. Cette nouvelle judéophobie est de nature «scientifique», et s’inspire largement, entre autres d’un Darwinisme mal compris, tout en puisant chez les philologues racistes comme Max Müller en Allemagne, ou Ernest Renan en France.
  3. Wilhelm Marr prend conscience de cette évolution et de la nature inédite8 de cette judéophobie «scientifique». Wilhelm Marr et son entourage utilisent et popularisent le terme «antisémitisme», au début des années 1880, pour décrire ce racisme dirigé — uniquement — contre les Juifs.
  4. Entrée du mot «antisémitisme» dans l’usage courant pour désigner toute forme d’hostilité aux Juifs, la connotation racialiste s’estompant progressivement.

L’antisémitisme ne vise pas les «sémites», pour la double raison du caractère impropre de ce terme pour désigner une population, et de la cible, limitée aux Juifs, de cette hostilité, contrairement à ce qu’un intervenant du groupe de discussion fr.soc.histoire persistait à écrire en 20019. L’étymologie défaillante du terme ne saurait être invoquée pour travestir sa signification réelle.

Nous conclurons sur les tentatives de présentation frauduleuse de la signification du mot «antisémitisme», en laissant la parole à deux auteurs exemplaires. Maxime Rodinson écrit:

«Naturellement, je prends “antisémite” au sens habituel de haine des Juifs, en eux-mêmes considérés comme dotés d’une essence néfaste. Il est contraire à l’étymologie, mais l’étymologie n’a jamais servi de règle à l’usage sémantique d’un mot. D’où la vanité de l’argument de certains Arabes : nous ne pouvons être antisémites puisque nous sommes des Sémites aussi.»10

Et Bernard Lewis écrit:

«On prétend parfois qu’étant eux-mêmes des sémites, les Arabes ne sauraient être antisémites. Une telle affirmation est absurde pour deux raisons. En effet, appliqué à des groupes humains aussi hétérogènes que les Arabes ou les Juifs, le terme de “sémite” n’a aucun sens, et l’on peut même gager que son emploi est en soi un signe sinon de racisme, du moins d’ignorance ou de mauvaise foi. D’autre part, l’antisémitisme a toujours eu pour unique cible les Juifs; tous les autres peuples, y compris les Arabes, sont donc libres de s’en réclamer.»11


Complément bibliographique (articles en ligne):


Post-scriptum accablé (2012)

L’auteur de ces lignes a longtemps cru que seuls les crétins et les malveillants pouvaient avancer sans crainde le ridicule qu’«antisémitisme» signifiait autre chose qu’une hostilité contre les Juifs. Quelle naïveté.

En 2002, Odon Vallet, titulaire d’un doctorat en sciences des religions, star médiatique et éditoriale, publie un Petit lexique des idées fausses sur les religions12. L’article «Antisémitisme» commence par l’énonciation de la fameuse idée fausse qu’Odon Vallet va déconstruire grâce à son érudition:

«L’Antisémitisme est la haine des Juifs»

Le lecteur qui aura pris la peine de lire ce qui précède le comprend: cela commence très mal... Odon Vallet poursuit:

«La haine des juifs c’est l’antijudaisme. L’antisémitisme est la haine de toutes les civilisations de langue sémitique. A ce groupe de langue appartiennent, notamment, l’hébreu et l’arabe. Donc l’antisémitisme, au sens propre, s’exerce contre les juifs et les Arabes»

Pendant 150 ans le terme «antisémitisme» créé pour désigner une hostilité exclusivement tournée contre les Juifs, a été utilisé exclusivement pour désigner une hostilité contre les Juifs. Mais pour Odon Vallet l’«antisémitisme» s’exercerait aussi contre les Arabes (passons sur le refus d’Odon Vallet d’utiliser une majuscule pour désigner les Juifs). Les exemples de cet «antisémitisme» anti-Arabes, Odon Vallet n’en fournit aucun. Et pour cause, il n’en existe pas parce que l’affirmation d’Odon Vallet est tout simplement fausse. Pas de pamphlet anti-Arabes se réclamant antisémite, aucun militant, aucun mouvement, aucun journal se déclarant antisémite, sur plus d’un siècle et associant à ses délires antijuifs des délires anti-Arabes. Aucun dictionnaire, aucun lexique en Français, Allemand, Anglais ou Klingon qu’Odon Vallet puisse citer à l’appui de sa thèse. Qu’il considère pouvoir faire l’impasse sur ces exemples est évidemment affligeant et une forme de mépris pour son lecteur. Son raisonnement est in fine qu’éthymologiquement, «antisémitisme» devrait aussi désigner une hostilité contre les Arabes et que par conséquence tel est le cas. Fermez le ban, oubliez la réalité.

On serait tenté de se prendre la tête dans les mains en déplorant tant d’inculture, mais ce serait une erreur. Car Odon Vallet poursuit en dénonçant, cette fois à propos, les confusions entre «races» et langues et en finissant par rappeler que l’inventeur du mot fut Wilhelm Marr, correctement identifié comme «antijuif». Il n’est donc pas si ignorant! On a du mal à comprendre sa cécité. Que les Arabes ou les Musulmans n’aient jamais, jamais, suscité les foudres de Marr ou de ses compagnons de route (uniquement obsédés par les Juifs) ne semble pas troubler notre docteur en sciences des religions.

Odon Vallet fournit alors une clé hallucinante de son exposé. Sautant de l’aire germanique (sans s’y attarder — pas assez d’hostilité anti-Arabes au XIXe siècle? —) à la France il écrit:

«Il fait son entrée dans le vocabulaire français en 1894, en pleine affaire Dreyfus. Les Juifs de métropole apparaissant alors comme des cibles plus proches que les Arabes d’Algérie ou des colonies, il est logique qu’ils aient été les seuls visés.»

Passons sur le fait que la première utilisation de antisémite en français remonte à 1890 et soit due, in fine, à l’antisémite (c’est à dire à l’obsédé antijuif) Drumont. Et examinons ce qu’écrit Odon Vallet. D’abord il écrit le contraire de ce qu’il affirme depuis le début: les Juifs sont bien les seuls visés par ce que l’on désigne par «antisémitisme». Mais cela ne le gêne pas plus que ça, car il fournit la raison pour laquelle les Arabes qui devraient aussi être visés ne le sont pas dans les faits: ils étaient trop loin! Il faut décrypter. Pour Odon Vallet, tous ceux qui ont utilisé (pour désigner leurs convictions) le mot «antisémitisme» ou ont été animés de pensées antisémites devaient également, nécessairement, être des racistes anti-Arabes, et si ils avaient eu des Arabes à portée de main, ils auraient forcément été «antisémites» contre les Arabes. La géographie ne leur a tout simplement pas permis d’illustrer concrètement que Odon Vallet est un grand savant. Odon Vallet ne semble pas imaginer un instant qu’une même personne qui serait à la fois hostile aux Juifs et aux Arabes ne le serait pas selon un seul schéma, ni surtout par hostilité à on ne sait quel «sémitisme». Ce qui n’est pas explicité c’est qu’Odon Vallet refuse de distinguer le racisme colonial qui s’exerçait contre des étrangers (en l’occurrence les population autochtones des pays colonisés) de la forme particulière d’hostilité paranoïaque que constituait l’antisémitisme contre les Juifs, le plus souvent concitoyens de longue date de ceux là même qui les haïssaient. Odon Vallet illustre ce diagnostic par un exemple qu’il souhaite édifiant sur l’identité de l’hostilité contre les Juifs et les Arabes (et donc sur la vraie signification de «antisémitisme»). Il écrit:

«Mais le mot antisémitisme retrouva son sens global au procès Papon: on y montra comment une même police pouvait tour à tour livrer des juifs aux nazis et jeter des Arabes dans la seine.»

«Retrouva»? Son «sens global»? A lire Odon Vallet, de 1879 à 1997, soit pendant 118 ans, le mot «antisémitisme» avait «perdu» (forcément puisqu’il l’a «retrouvé») son «sens global», à savoir celui que Odon Vallet a décrété, celui d’une hostilité contre les Juifs et les Arabes, qu’il aurait du avoir dès le début, mais qu’in fine, si l’on comprend bien, il n’avait pas pu avoir pendant ces 118 années! Reformulons: «antisémitisme» signifie une hostilité contre les Juifs et les Arabes, mais ce ne fut pas le sens que lui donna son créateur Wilhelm Marr (il n’avait pas lu Odon Vallet, et on en déduit que «antisémitisme» avait perdu son véritable sens à la naissance, le pauvre), ni qui lui fut donné ensuite en France parce que les Arabes étaient trop loin et que les Juifs eux étaient là (à croire que si les Lapons avaient été là, et pas les Juifs, «antisémitisme» aurait signifié une hostilité contre les Lapons...), mais grâce à Papon qui livrait les Juifs aux nazis en 1943 et encadrait les policiers qui assassinèrent des Algériens à Paris le 17 octobre 1961, cette erreur est réparée, selon le raisonnement implicite (mais brillant) suivant: Papon livrait des Juifs, donc Papon était antisémite, or Papon faisait assassiner des Arabes moins de 20 ans plus tard, donc l’assassinat d’Arabes c’est de l’antisémitisme. CQFD. On évitera de demander à Odon Vallet d’où il tire que Papon était antisémite (la collaboration active à la politique d’extermination nazie ne nécessitait pas — mais Odon Vallet a-t-il lu des ouvrages d’histoire sur le sujet? — d’être antisémite). On évitera de se demander pourquoi Odon Vallet date cette révélation du procès et non de 1961 ou d’une autre date (non, non, le coté forcément spectaculaire et émotionnel de la référence au «Procès Papon» ne joue aucun rôle. Odon Vallet est un universitaire sérieux, un savant, qui n’aurait jamais recours à de tels procédés...). Soulignons cependant que Odon Vallet est le seul, a été le seul, sera probablement à jamais le seul à accuser Papon d’antisémitisme pour le massacre du 17 octobre 1961. Selon le même paralogisme, dans la mesure où je collectionne les timbres je suis philatéliste, mais comme je collectionne aussi les bouchons de champagne, je puis affirmer que la philatélie consiste à collectionner les timbres et les bouchons de champagne.

Odon Vallet poursuit l’étalage de sa grande culture par des considérations bibliques, philologiques, géographiques et linguistiques (en moins de deux pages!) tout en assénant quelques vérités bien senties («il est tout aussi difficile de définir un sémite qu’un antisémite» — ah bon? A lire Odon Vallet cela semblait clair pourtant — et en même temps que Pie XI avait bien raison de dire que «nous sommes spirituellement des sémites»), qui n’ont besoin d’aucune démonstration puisque c’est Odon Vallet qui le dit.

Au final, un énorme gloubiboulga péremptoire, prétentieux et contradictoire, dénué de la moindre démonstration, assénant une contre-vérité radicale au nom du politiquement correct qui tient lieu d’argumentaire. Une catastrophe à la hauteur des dithyrambes qui ont accompagné la sortie de l’opuscule d’Odon Vallet. S’étonnera-t-on d’y trouver d’autres énormités?

Un dernier point: nous vouons une grande admiration aux choix et à la générosité d’Odon Vallet. Ces qualités humaines ne sauraient néanmoins excuser un travail baclé et trompeur (qui se veut de surcroit détrompeur), qui assurerait d’être légitimement étrillé à n’importe quel étudiant.

     

Notes.

1. L’auteur du présent article considère que la critique d’Israël ne relève pas de l’antisémitisme, mais qu’il ne faut pas refuser de voir l’antisémitisme lorsqu’il se déguise sous les oripeaux de «l’antisionisme». Par exemple, le négationniste Serge Thion est avant tout un antisémite. Sur ces questions, on renverra notamment à l’ouvrage de Bernard Lewis, Sémites et antisémites, Presse Pocket, 1991, p. 146 — 1re édition Fayard, 1987. Nous considérons également qu’un antisionisme radical qui se donne pour but la destruction de l’état d’Israël relève le plus souvent aujourd’hui de l’antisémitisme. Plus généralement sur cette question voir notre section «antisionisme» et l’avertissement qui l’accompagne.

2. Il n’est pas inintéressant de noter que le guru posthume des négationnistes, l’imposteur Paul Rassinier, a lui-même usé de cette rhétorique: «Luther n’était pas un anti-sémite, mais un anti-juif, ce qui est bien différent… Les historiens considèrent, en effet, qu’il y eut huit peuples sémitiques (Assyriens, Chaldéens, Phéniciens, Hébreux, Samaritains, Syriaques, Arabes et Ethiopiens) dont trois au moins existent encore aujourd’hui (Arabes, Hébreux ou juifs et Éthiopiens) et ce n’est qu’aux juifs que le catholicisme moyenâgeux et Luther en avaient». (Paul Rassinier, Le Drame des Juifs Européens, Les Sept Couleurs, 1964, p. 28). Rassinier se contredit quelques lignes plus bas en écrivant que le «National-Socialisme était antisémite», et entretenait d’excellentes relations avec les Arabes. Remarquons que dans un cas, Rassinier utilise un tiret et pas dans l’autre (voir fin de la note 4).

3. Der Sieg des Judenthums über das Germanenthum vom nicht confessionnellen Standpunkt aus betrachtet, von W. Marr., Berne, Rudolph Costenoble, 1879. Ce libelle de 50 pages porte le sous-titre «vae victis!». Il arrive très fréquemment qu’on donne pour date de publication de cet ouvrage l’année 1873 (sur cette erreur, voir Moshe Zimmermann, Wilhelm Marr, the patriarch of Anti-Semitism, 1986, Oxford University Press, New York, 1986, p. 70). Il s’agit d’une erreur qui a pour corollaire encore plus fréquent de dater l’apparition «officielle» du terme «antisémitisme» de l’année 1873 alors même que le pamphlet ne contient pas encore le terme. La date de publication, vérifiée par l’auteur sur un exemplaire original, est confirmée par les réactions à cette publication dans le Allgemeine Zeitung des Judenthums du 18 mars 1879 (Jacob Katz, From Prejudice to Destruction. Anti-Semitism, 1700-1933, Harvard University Press, 1994 — 1re éd. 1980 —, p. 363. Le libelle de Marr était paru deux semaines plus tôt; voir Moshe Zimmermann, op. cit., p. 78-80). L’originalité de Marr consiste moins dans le contenu raciste de son pamphlet que dans le fait qu’il isole l’argumentaire judéophobe de tout contexte politique et social et rend sa critique des Juifs, autonome (Jacob Katz, ibid., p. 260).  

4. Voir Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, 2. L’âge de la science, Seuil, 1991, p. 273 et suiv. Contrairement à ce qui est souvent avancé Wilhelm Marr n’est pas l’inventeur du terme «antisémitisme», mais son premier et principal propagateur, dans son sens d’hostilité aux Juifs. Sur la première occurence du terme «antisémite», en 1860, dans un autre sens que celui qu’il a acquis avec Marr, voir note 6. En 1865, on peut relever le terme «antisemitische» dans le sens de «non-sémite», dans le Staatslexikon de Rotteck et Weckler, à l’article «Semitische Völker» (voir Reinhard Rürup, Emanzipation und Antisemitismus: Studien zur “Judenfrage” der bürgerlichen Gesellschaft, Göttingen, 1975, p. 95 et 174. Le chapitre IV de l’ouvrage de Rürup qui étudie l’émergence du terme «antisémitisme», intitulé «Antisemitismus — Entsehung, Funktion und Geschichte eines Begriffs», co-rédigé avec Thomas Nipperdey, demeure une lecture incontournable sur les conditions de l’émergence du terme). Le 2 septembre 1879, le principal journal juif d’Allemagne rapporte avoir reçu des informations anonymes de Hambourg selon lesquelles Wilhelm Marr «a trouvé des amis grâce auxquels l’hebdomadaire antisémite pourra être créé» (er habe Freunde gefunden und durch diese werde das “antisemitische Wochenblatt” zu Stande kommen) (Allgemeine Zeitung des Judenthums, 2 septembre 1879, p. 564, cité par David Engel, «The Concept of Antisemitism in the Historical Scholarship of Amos Funkenstein», Jewish Social Studies vol. 6, no 1, automne 1999, note 2. Je remercie vivement Nicolas Bernard qui a attiré mon attention sur cet article. Voir aussi Reinhard Rürup, op. cit., p. 102). Depuis juillet-août 1879, Marr annonçait la prochaine création d’une associations et d’un journal anti-juifs (Moshe Zimmermann, Wilhelm Marr, the patriarch of Anti-Semitism, op. cit., p. 89-90 et Reinhard Rürup, op. cit., p. 177, note 44). Dans le Vossischen Zeitung du 26 septembre, figure un insert annonçant une réunion dont l’objet est la création d’une «ligue antisémite», Antisemiten-Liga, qu’on devrait traduire strictement par «ligue des antisémites» (Moshe Zimmermann, op. cit., p. 168, note 95 et Reinhard Rürup, op. cit., p. 177, note 46). Marr participe effectivement à la réunion du 26 septembre 1879, au cours de laquelle est décidée la fondation d’une «ligue antisémite». Le deux meilleurs spécialistes de Marr, Reinhard Rürup et Moshe Zimmermann s’accordent pour attribuer à Marr la paternité du terme à cette occasion (Moshe Zimmermann, op. cit., p. 90-91. Reinhard Rürup, op. cit., p. 177, note 46). Le 27 septembre, le journal anti-juif Germania publie un article commentant la création de l’«Antisemiten-Liga». Mais les statuts de l’association, ne sont publiés qu’à la mi-octobre. Ils mentionnent explicitement Marr comme co-fondateur. Il s’agit là de l’apparition «officielle» du terme (Reinhard Rürup, op. cit., p. 177, note 46). Plusieurs autres associations utilisant les mots «antisemitisch» ou «Antisemit» apparaîssent dans les mois qui suivent; dès novembre 1879, Heinrich von Treitschke mentionne l’existence de «cercles antisémites» (Antisemitenvereine) destinées à combattre la possibilité «que des millénaires de bonnes lignées allemandes soient suivies d’un âge de culture mixte judéo-allemande» («Unsere Aussichten», in Der Berliner Antisemitismusstreit, Walter Bœhlich (ed), Frankfurt am Main, 1965, p. 9-10, cité par David Engel, ibid.). Pour David Engel, l’utilisation du terme «antisémitisme» dans son acception d’hostilité aux Juifs, se cristalise à l’occasion de l’intense activité électorale de cette période: c’est le moment d’organiser le combat énoncé par Treitschke et d’en formuler les enjeux sous formes de propositions électorales. L’utilisation du terme ne se généralise cependant qu’à partir de 1881 (Reinhard Rürup, Emanzipation und Antisemitismus: Studien zur “Judenfrage” der bürgerlichen Gesellschaft, Göttingen, 1975, p. 102-3, cité par David Engel, ibid.). Sur l’environnement socio-politique et culturel de cette période, voir également Saul Friedländer, L’antisémitisme nazi. Histoire d’une psychose collective, Seuil, 1971, chapitre 2. Insistons sur le fait que Marr n’inventait évidemment pas l’antisémitisme racial; il ne faisait qu’identifier formellement un type d’hostilité qui avait commencé à apparaître au milieu du siècle. D’autre part, le terme original allemand ne comporte pas de tiret entre «anti» et «semit»; l’usage, plutôt anglo-saxon, qui consiste à insérer un tiret est à la fois impropre en ce qu’il accentue l’erreur étymologique originelle et parce qu’il n’est pas conforme à l’original allemand qui, au moins, ne commettait pas cette section sur-, et mal, signifiante. Bon nombre de tenants francophones d’un «antisémitisme» non dirigé contre les seuls Juifs écrivent «anti-sémitisme», avec un tiret. Malheureusement, presque toute l’historiographie anglo-saxonne (y compris George Mosse et Jacob Katz — même Moshe Zimmermann qui écrit pourtant sur Marr — mais pas Gavin Langmuir) commet le même abus. Sur ce sujet, voir Shmuel Almog, «What’s in a Hyphen?», SICSA Report: Newsletter of the Vidal Sassoon International Center for the Study of Antisemitism, été 1989.  

5. Le terme «aryen» quant à lui désignait initialement un groupe de langues (sanskrit et langues proches, védique, sanskrit classique, prakrits, pali, hindi, hindoustani, bengali, gujarati, marathi, cinghalais, etc.) parlées par des peuples qui ont envahi l’Inde à l’époque préhistorique. Faut-il rappeler que les Allemands, les Germains ou les Scandinaves n’ont jamais parlé de langue «aryenne»? Quelques trop rares anthropologues au XIXe siècle soulignèrent l’ineptie de l’amalgame langue-race, fruit de ce que Léon Poliakov appelle «la tyrannie des linguistes» (Léon Poliakov, Le mythe aryen, Pocket, 1994, p. 327). Le grand précurseur d’une anthropologie culturelle que fut Edward B. Tylor (1832-1917) écrivait: «La langue d’un homme n’est pas une preuve sûre et certaine de sa filiation. L’anthropologie a beaucoup péché en traitant les langues et les races comme si elles coïncidaient toujours et avec exactitude.» (E. B. Tylor, Anthropology, An introduction to the study of man…, Londres, 1881, p. 152, cité par Léon Poliakov, op. cit., p. 330). Max Müller et Ernest Renan portent une très lourde responsabilité dans la vulgarisation de l’amalgame langue-race. Si lourde qu’après 1871 ils se rétractèrent tous deux, rétractations qui passèrent évidemment inaperçues. Citons cependant Müller: «Parler d’un crâne aryen est aussi ridicule que de parler d’une grammaire dolichocéphale. Il existe des langues aryennes et sémitiques, mais il est antiscientifique de parler, à moins de se rendre compte de la licence qu’on se donne, de la race aryenne du sang, ou de crânes aryens» (Cité par Léon Poliakov, Le racisme, Seghers, 1976, p. 73. Voir aussi Léon Poliakov, Le mythe aryen, op. cit., p. 260). Sur la genèse de l’opposition Ayrens-Sémites et de son extension du domaine linguistique au domaine culturel, et dans une moindre mesure «racial», voir Maurice Olender, Les langues du Paradis. Aryens et Sémites: un couple providentiel, Seuil, coll. Points Essais, 1989. Notons que Renan demeurerait un raciste ordinaire convaincu jusqu’à la fin de sa vie puisqu’il écrivait encore en 1890 que «l’inégalité des races [était] constatée» (cité par Léon Poliakov, Le mythe aryen, op. cit., p. 351). Nous ne nous apesantirons pas ici sur ses justifications de la domination des blancs sur les noirs, dont il faut toutefois rappeler qu’elles n’étaient que le produit d’un racisme largement répandu dans les mentalités de l’époque…  

6. Renan, cependant ne commettait pas, dans les années 1850-1860, une telle erreur. Son cas vaut qu’on s’y attarde. Il est le fondateur d’un antisémitisme savant et racialiste, en France (Pierre-André Taguieff, «Quand on pensait le monde en termes de races», entretien, L’Histoire, n° 214, octobre 1997. Voir aussi Léon Poliakov, Le mythe aryen, op. cit., p. 260-263). Renan pensait qu’il existait un «sémitisme», sorte d’agrégat des tendances naturelles, instinctives, de la «race sémitique». Et Renan montrait un certain mépris envers ce «sémitisme», hostilité essentialisante, raciste, visant tous ceux qu’il tenait comme appartenant à la race «sémitique», les Hébreux évidemment, mais aussi les Arabes, et tous les peuples habituellement considérés comme «sémites». Aux «sémites», secs, fanatiques, incapables de science, Renan oppose systématiquement les «Aryens», ou les «Indo-européens» artistes, créatifs, politiques, philosophes, humanisant la stricte religiosité «sémitique» en un universel christianisme. Dans plusieurs textes majeurs de 1855 à 1862, Renan martèle sa conviction de l’infériorité raciale des «sémites». Il s’agit notamment de son Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, 1855 (repris dans œuvres complètes, Calmann-Lévy, 1947, t. VIII); des «Nouvelles considérations sur les peuples sémitiques et en particulier sur leur tendance au monothéisme», Journal Asiatique, Cinquième série, tome XIII, février-mars 1859; et de son «Discours d’ouverture du cours de langue hébraïque, chaldaïque et syriaque au Collège de France», De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation, Michel Lévy Frères, 1862. Renan écrivait en 1855 que la race sémitique «représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine» et «se reconnaît presque uniquement à des caractères négatifs» (Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, cité dans L’Histoire, n° 214, octobre 1997, p. 37). On pourrait multiplier les citations racistes de Renan contre les «sémites» et contre le «sémitisme», cette fiction inventée par Renan qui désigne par là une mentalité véritablement raciale des sémites. Renan devient le fondateur en France d’un «anti-sémitisme», au sens strict, plus que, bien qu’il le contienne, d’un «antisémitisme» seulement hostile aux Juifs. Le philosophe et philologue allemand Heymann Steinthal identifie dès 1860 ce préjugé contre le «sémitisme». Il publie une longue critique de l’article de Renan, «Nouvelles considérations sur les peuples sémitiques et en particulier sur leur tendance au monothéisme», paru en 1859 dans le Journal Asiatique. L’article de Steinthal, «Zur Charakteristik der Semitischen Völker», paraît en 1860 dans le numéro 4 du premier volume de la revue qu’il dirige, Zeitschrift fur Völkerpsychologie und Sprachwissenschaft. Steinthal critique le jugement négatif de Renan sur le monothéisme et surtout le fait que Renan fasse de la religion un instinct, c’est-à-dire un «instinct racial» des «sémites», et non un processus culturel. La même année, Moritz Steinschneider fait un compte-rendu de l’article de Steinthal dans lequel il fustige les «antisemitischen Vorurtheile» (les préjugés antisémites) de Renan (Moritz Steinschneider, Hebraëische Bibliographie; Blätter für neuere und ältere Literatur des Judenthums, vol. III, A. Asher & Comp., Berlin, 1860, p. 16). C’est sans doute la toute première fois que le mot «antisémite» est utilisé. Mais il l’est dans un sens — l’hostilité de Renan au «sémitisme» ne vise pas, très loin de là, les seuls Juifs — qui ne sera pas celui imposé par Marr vingt ans plus tard, dont l’hostilité ne visait que les Juifs. La première apparition du terme dont il est question ici n’a donc pas essaimé et ne saurait remettre en cause la signification prise par le terme «antisémitisme» à partir de 1879. Rappelons enfin que Jules Soury et Drumont, qui ont lu Renan avec attention, reprendront contre les seuls Juifs les reproches que Renan adressait aux «sémites» en général. Comme tous les antisémites qui les suivront. L’«anti-sémitisme» pseudo-savant, et raciste, de Renan fournit, en France, une caution «scientifique» à l’antisémitisme de la seconde moitié du XIXe siècle et de la première moitié du XXe.  

7. Il faut noter cependant que ceux qui se désignaient eux-mêmes commes «antisémites» au début des années 1880 étaient loin de représenter le même type d’hostilité aux Juifs. Tous ne se réclamaient pas d’un racialisme aussi radical que celui de Marr et nombreux puisaient encore dans des argumentaires à base religieuse. Voir David Engel, «The Concept of Antisemitism in the Historical Scholarship of Amos Funkenstein», op. cit., note 40. Voir aussi Reinhard Rürup, op. cit.. Marr lui-même semble avoir ré-introduit une composante religieuse dans son «antisémitisme», par pur opportunisme d’après Moshe Zimmermann, afin de profiter de la «nouvelle vague de haine contre les Juifs, financée et supportée par les éléments religieux et conservateurs». Marr fut en effet financé, un temps, par des mouvements chrétiens (Moshe Zimmermann, Wilhelm Marr, the patriarch of Anti-Semitism, op. cit., p. 83). Zimmermann montre bien comment, au moment même de son introduction, le terme d’«antisémitisme» se voit attribuer par le cofondateur de la ligue antisémite avec Marr, de Grousillier, un sens contraire à celui voulu par Marr (ibid., p. 91-92). Il semble même que la popularité très rapide du terme, outre à sa connotation «scientifique», soit due à son caractère immédiatement ambigü (sur les modalités de l’hostilité antisémite, non sur sa cible) et au fait qu’à l’époque, il permettait de camoufler une hostilité «anti-juive» condamnée par libéralisme allemand, encore solide: tout à fait de la même façon dont le terme «antisionisme» fut employé en URSS — et l’est parfois aujourd’hui et ailleurs — pour camoufler de l’antisémitisme (ibid., p. 94). De fait, dès les années 1880, le nombre d’associations et journaux utilisant le terme «antisémite» ne présentent pas l’uniformité idéologique dont on a voulu investir ce terme en se basant sur les conditions de son émergence: le terme «antisémitisme» échappe rapidement à la stricte dimension racialiste à laquelle Marr l’associait et prend un sens plus général. Helmut Berding peut écrire: «Si cette notion [d’antisémitisme] totalement inutilisable d’un point de vue analytique connut un tel succès, c’était grâce à l’imprécision de son contenu. Elle devint ainsi un concept fourre-tout, dans lequel on pouvait rassembler tous les courants, même si leurs mobiles et leurs objectifs étaient différents. Ce nouveau concept se transforma en slogan et donna un contenu émotionnel et politique aux positions antijuives qui existaient déjà à l’état latent. Avec son caractère pseudo-scientifique, le terme d’“antisémitisme” donnait l’impression que l’on pouvait justifier rationnellement les accusations portées contre les juifs.» (Helmut Berding, Histoire de l’antisémitisme en Allemagne, Editions de la Maison des sciences de l’homme Paris, 1991, p. 77-78). Les protestations contemporaines, visant à re-confiner le terme à une hostilité judéophobe raciste ne tiennent pas compte de son histoire même. Il s’agit d’ailleurs d’une caricature de la distinction par Hannah Arendt d’une hostilité religieuse/laïque (voir sa préface, dans Sur l’antisémitisme, Seuil, 1984 — 1re édition 1973). Encore cette distinction doit-elle être revue à la lumière des travaux de Gavin I. Langmuir (Toward a definition of antisemitism, University of California Press, 1990 et History, religion and antisemitism, University of California Press, 1990). L’utilisation générique du terme «antisémitisme» pour désigner toute forme d’hostilité aux Juifs n’est plus en tous cas, à l’examen même de la genèse du terme et de ses premières utilisations, un abus aussi grave qu’on a pu le dire…  

8. Une judéophobie biologisante, proto-raciste, était cependant déjà apparue en Espagne, avec les décrets sur la Limpieza de Sangre. Voir Yosef Hayim Yerushalmi, «L’antisémitisme racial est-il apparu au XXe siècle? De la limpieza de sangre espagnole au nazisme: continuités et ruptures», Esprit, no 190, mars-avril 1993. D’autre part il convient de souligner que la judéophobie de Marr a évolué entre 1860 et la fin des années 1870. Il s’agissait au départ d’une hostilité à la communauté juive constituée religieusement (l’ouvrage qu’il publie en 1862, Judenspiegel, est dirigé contre la communauté juive orthodoxe et le judaïsme) qui lui fait conclure par un appel à l’assimilation des Juifs. Il n’en était pas encore à dénoncer des caractéristiques raciales, immuables, rendant les Juifs inassimilables… (Jacob Katz, From Prejudice to Detruction. Anti-Semitism, 1700-1933, Harvard University Press, 1994 — 1re éd. 1980 —, p. 207-208). Il n’y a évidemment pas rupture brutale dans les attitudes judéophobes de ceux qui se nomment eux-mêmes «antisémites», quant aux causes de l’infériorité morale (entre autres) des Juifs. Les mêmes voient leur attitude évoluer ou mêlent plusieurs types d’explications, notamment religieuses et raciales (voir Jacob Katz, ibid., p. 268-271). En fait, le motif principal de l’évolution allemande d’une judéophobie religieuse assimilationniste à une judéophobie d’alibi racial semble être l’émancipation officielle des Juifs en Allemagne, qui se produit au milieu du siècle. C’est le rejet de l’émancipation des Juifs qui fonderait «l’antisémitisme» (David Engel, «The Concept of Antisemitism in the Historical Scholarship of Amos Funkenstein», op. cit., p. 118-119).  

9. Dans une critique de la législation actuelle pénalisant les discours antisémites, sur un forum de discussion Usenet, un certain Gaëtan Moreau écrivait le 15 août 2001: «vous prenez donc les sémites pour des gens à l’intellect tellement limité qu’ils ont besoin d’être assimilé [sic] à des enfants pour être défendu [re-sic] et donc avoir des lois spécifiques? Intéressant…» (Gaëtan Moreau <gemini@bonbon.net>, fr.soc.histoire, 15 août 2001, Message-ID: <1hnjntctn5a5gmkum0ik2s4l3ojps8flm8@club.chanzy.org>). L’auteur du présent article lui ayant demandé ce qu’il entendait par «sémites», la réponse suivante lui fut faite: «Quand [re-sic] aux sémites, ce n’est jamais que ce [re-sic] qui sont visé [re-sic] par les antisémites» (Gaëtan Moreau <gemini@bonbon.net>, «Re: 133 mois d’infamie», fr.soc.histoire, 17 août 2001, Message-ID: <tu3pnt0ttms5388lfu6jnusm4kg2oel7m5@club.chanzy.org>). Est-il besoin de souligner le caractère erroné de l’utilisation du terme «sémites» dans ce contexte? On remarquera le retournement tautologique des définitions sémites/antisémites. Il est ici impossible de ne pas renvoyer à Roland Barthes sur la tautologie, «Racine est Racine», dans Mythologies, Seuil, 1994, 1re éd. 1957. Barthes écrit: «Il est bien vrai que la tautologie est toujours agressive: elle signifie une rupture rageuse entre l’intelligence et son objet, la menace arrogante d’un ordre où l’on ne penserait pas. […] le tautologue coupe avec rage tout ce qui pousse autour de lui, et qui pourrait l’étouffer. […] la tautologie dispense d’avoir des idées, mais en même temps s’enfle à faire de cette licence une dure loi morale; d’où son succès: la paresse est promue au rang de rigueur.» (Roland Barthes, op. cit., p. 97-98).      

10. Maxime Rodinson, Peuple juif ou problème juif?, Librairie François Maspero, 1981, p. 351, note 14.

11. Bernard Lewis, Sémites et antisémites, Presse Pocket, 1991, p. 146 — 1re édition Fayard, 1987.

12. Albin Michel, 2002.
 

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18/03/2002 — mis à jour le 24/07/2012