1. Voir André Boulanger, « Notice », dans Cicéron, Discours, Tome XII, Pour L. Flaccus texte établi et traduit par André Boulanger, cinquième tirage revu, corrigé et augmenté par Philippe Moreau, Les Belles Lettres, 1989, p. 59-62. On trouvera le texte original du Pro Flacco, en latin, ici. Une traduction (de 1848) en ligne  : est également disponible. 2. Voir, outre le commentaire d’André Boulanger, dans Cicéron, Discours, tome XII, op. cit., p. 67, H. Graetz, Histoire des Juifs, tome deuxième, de l’exode babylonien (538) à la destruction du second Temple, A. Lévy Libraire-éditeur, 1884, p. 206-207. Voir aussi Erich S. Gruen, pour lequel la culpabilité de Flaccus est évidente (Erich S. Gruen, The Last Generation of the Roman Republic, University of California Press, 1995 — 1ère éd. 1974 — , p. 291). Ainsi que Harry J. Leon, The Jews of Ancient Rome, Hendrickson Publishers, 1995, p. 4. Egalement, James M. May, Trials of Character : The Eloquence of Ciceronian Ethos, University of North Carolina Press, 1988, p. 79 et suiv. 3. André Boulanger, dans Cicéron, Discours, tome XII, op. cit., p. 67 et aussi p. 72. 4. André Boulanger, dans Cicéron, Discours, tome XII, op. cit., p. 60-61. 5. Cicéron, Pour L. Flaccus, XXVIII-66-69, dans Discours, Tome XII, Les Belles Lettres, 1989. 6. André Boulanger, dans Cicéron, Discours, tome XII, op. cit., p. 67. 7. André Boulanger, dans Cicéron, Discours, tome XII, op. cit., p. 61. 8. André Boulanger, dans Cicéron, Discours, tome XII, op. cit., p. 61. 9. Louis H. Feldman, Jew and Gentile in the Ancien World, Princeton University Press, 1993, p. 173. 10. André Boulanger, dans Cicéron, Discours, tome XII, op. cit., p. 64-65. 11. Louis H. Feldman, Jew and Gentile in the Ancien World, op. cit., p. 173. 12. André Boulanger, dans Cicéron, Discours, tome XII, op. cit., p. 61. 13. Jules Isaac, Genèse de l’antisémitisme, rééd., Presse Pocket, 1985, p. 76-77. 14. Jules Isaac, op. cit., p. 109. 15. Louis H. Feldman, Jew and Gentile in the Ancien World, op. cit., p. 130. 16. Louis H. Feldman, Jew and Gentile in the Ancien World, op. cit., p. 130. 17. Gerald Messadié, Histoire générale de l’antisémitisme, JC Lattès, 1999, p. 65. 18. Louis H. Feldman, Jew and Gentile in the Ancien World, op. cit., p. 93 et 302.

Cicéron antijuif ? Le pro Flacco


En 59 avant notre ère, Cicéron prononce une plaidoirie en faveur de son ami et client, Lucius Flaccus accusé de diverses escroqueries, détournements et extorsions de fonds, accomplis lorsqu’il était gouverneur des provinces d’Asie mineure. Parmi les nombreux accusateurs figurent des Juifs : Flaccus s’est appropié l’impot religieux que les Juifs de sa province envoient au Temple de Jérusalem chaque année. Mais il ne s’agissait que d’une malversation parmi beaucoup d’autres. Alors qu’il était titulaire de la préture de la province d’Asie en 62 avant notre ère, Flaccus s’était rendu coupable d’escroqueries, dénis de justice, captations d’héritages; il avait détourné les fonds destinés à la flotte et extorqué de l’argent à de nombreuses villes grecques1.

Plainte fut portée contre lui par plusieurs villes, grecques notamment, plusieurs citoyens romains, ainsi que par les Juifs de Rome. Cicéron le défend contre ces accusations, lors de son procès en 59 av. J.C. Tous les historiens sont d’accord pour écrire que Flaccus était très probablement coupable2. Les jugements antiques comme modernes s’accordent à trouver que Cicéron a « défendu une mauvaise cause »3.

Il nous faut également rappeler l’origine et les motifs réels de la procédure à l’encontre de Flaccus. L’initiative en vint, d’après André Boulanger, de Décianus, un ennemi personnel de Flaccus et l’instruction fut menée par D. Lélius, partisan de César et Pompée, les ennemis politiques de Cicéron et Flaccus; César et surtout Pompée encouragèrent Lélius dans son enquête en Asie Mineure. Boulanger écrit « Désormais l’affaire de concussion virait au procès politique »4. Le contexte politique du procès ne saurait cependant dissimuler cette réalité dont tous les historiens prennent acte : Flaccus était coupable des détournements et vols dont il était accusé.

Le Pro Flacco occupe, dans ses éditions modernes, plusieurs dizaines de pages, les accusations sont nombreuses, et celle portée par les Juifs n’est que l’une d’elles, à laquelle Cicéron ne consacre pas plus que l'équivalent de deux pages. En fait moins de 3% du Pro Flacco sont consacrés à l’accusation des Juifs. Cependant ces pages sont célèbres parce que Cicéron y montre un antijudaïsme certain. Elles ont souvent été citées, de façon frauduleuse, par les antisémites, qui leur attribuent des significations qu’elles n’ont pas, voire les falsifient de façon à en accentuer l’antisémitisme. En voici les seuls passages hostiles aux Juifs.

« Vient ensuite la calomnie relative à l’or des Juifs. Voilà sans doute pourquoi cette cause est plaidée non loin des degrés d’Aurélius. C’est pour ce chef d’accusation que tu as voulu cet endroit, Lélius, et cette foule de gens que voilà  tu sais quelle force ils représentent, combien ils sont unis et quel rôle ils jouent dans nos réunions. Dans ces conditions je parlerai à voix basse pour que seuls les juges entendent, car il ne manque pas de gens pour exciter ces étrangers contre moi et tous les meilleurs citoyens. Je ne veux donc pas les aider et faciliter leurs manœuvres. Tous les ans, de l’or était régulièrement exporté à Jérusalem pour le compte des Juifs, d’Italie et de toutes nos provinces. Flaccus prohiba par édit les sorties d’or d’Asie. Qui donc, juges, pourrait ne pas l’approuver sincèrement ? L’exportation de l’or, plus d’une fois auparavant, et particulièrement sous mon consulat, a été condamnée par le Sénat de la façon la plus rigoureuse. S’opposer à cette superstition barbare a été le fait d’une juste sévérité, et dédaigner pour le bien de l’État, cette multitude de Juifs, parfois déchaînés dans nos réunions, un acte de haute dignité. Mais Pompée, maître de Jérusalem après sa victoire, n’a touché à rien dans le sanctuaire. Dans cette circonstance tout particulièrement, comme dans bien d’autres, il a fait preuve de sagesse en ne laissant pas dans une ville si portée aux soupçons et si médisante, le moindre prétexte à la calomnie. Je ne crois pas en effet que ce soit les respect de la religion des Juifs, d’un peuple ennemi, qui ait retenu ce chef éminent, mais bien un sentiment de modération. [...]

Quand Jérusalem était encore puissante et que les Juifs étaient en paix avec nous, l’exercice de leur religion n’en était pas moins incompatible avec l’éclat de notre empire, la majesté de notre nom, les institutions de nos ancêtres. A plus forte raison aujourd’hui, puisque cette nation a manifesté, les armes à la main, ses sentiments pour notre Empire; elle a fait voir combien elle était chère aux dieux immortels, puisque la voilà vaincue, adjugée aux fermiers de l’impôt, asservie5 »

On a pu voir dans la diatribe antijuive de Cicéron une simple technique « d’avocat retors ». Car comme l’écrit André Boulanger : « [Cicéron] oppose aux accusateurs des démentis arrogants beaucoup plus que des réfutations6 ». Il « nie énergiquement tous les griefs, sans véritablement les discuter, s’acharne à discréditer les témoins7 ». Les accusateurs sont grecs ? Cicéron verse dans un véritable racisme anti-grecs. Auraient-ils été gaulois, que Cicéron aurait versé dans un racisme anti-gaulois — il l’avait fait dans son pro Fonteio8. Outre contre les Gaulois, Cicéron a utilisé le même genre d’attaques racistes contre les Espagnols, les Phéniciens, les Carthaginois, les Syriens, les moyen-orientaux (les « Phrygiens »), les habitants de l’Asie mineure en général9. Lorsqu’ils sont juifs, Cicéron verse donc dans l’antijudaïsme. « Par une rencontre curieuse, tous ces accusateurs sont, d’après [Cicéron], gens de sac et de corde, déjà condamnés, escroquerie ou prévarication. Les citoyens romains qui témoignent contre Flaccus ne valent d’ailleurs pas mieux10 » . Louis H. Feldman rappelle que Cicéron a lui-même avoué que ce qu’il peut vraiment croire diffère de ce qu’il peut affirmer en tant qu’avocat11. Cependant, dans le cas de sa charge anti-grecs, il semble qu’il y ait une véritable xénophobie chez Cicéron, puiqu’il manifeste la même hostilité dans certaines de ses lettres12. Qu’en était-il pour les Juifs ?

L’hostilité de Cicéron à l’encontre des Juifs de Rome peut se lire à l’aune d’un contexte différent de celui d’une simple tactique d’avocat. D’abord les Juifs étaient du parti de César, celui du peuple (César n’avait pas encore aboli la République...), contre celui des anciens aristocrates, le parti de Flaccus, celui de Cicéron. D’autre part, Cicéron avait été l’élève d’Appolonius Molon, connu pour des charges antijuives. Jules Isaac rapporte qu’Appolonius Molon fut le premier à écrire tout un traité sur et contre les Judéens. Il y accusait les Juifs d’athéisme, de lâcheté puis, se contredisant, d’être téméraires et forcenés. Il accumulait les griefs aussi variés que contradictoires et inconsistants13. Cependant, étant donnés les griefs, tout politiques (pas de hargne, pas de haine, pas de dégoût dans le discours cicéronien), que fait Cicéron aux Juifs, et le contexte, politico-judiciaire, de son discours, Jules Isaac penche pour un antijudaïsme utilitaire14. Il demeure que l’ironie de la dernière phrase citée semble suggérer, pour certains auteurs, que Cicéron n’apprécie guère la notion juive d’ « élection15 ».

Il est sans doute impossible de dire si Cicéron était « sincèrement » antijuif. Mais son discours est xénophobe et antijuif, sans la moindre ambiguité. Les Juifs sont alors les ennemis politiques de Cicéron, les accusateurs, dans leur droit, de son ami Lucius Flaccus, et Cicéron avait été l’élève d’un auteur ardemment, et grotesquement, antijuif. Qu’il clame son hostilité aux Juifs ne saurait finalement surprendre. Cicéron leur reproche leur influence. Mais les Juifs représentaient 10% de la population du monde romain16, dont seulement une minorité en Judée. Il était normal qu’ils jouent un rôle politique. Le malheur pour Cicéron a voulu que les Juifs soient du coté d’une plèbe dont le « mécontentement latent [...] s’exprimait de façon explosive à toute occasion17 ». De plus le judaïsme séduisait et faisait des convertis parmi les citoyens romains (Les Égyptiens aussi convertissaient à leur culte. Cicéron leur a également fait les faveurs de son ire). Le prosélytisme juif a probablement été le motif de leur expulsion, qui fut de courte durée, de Rome en 139 avant notre ère18. Rien pour réjouir le conservateur Cicéron : il qualifie la religion juive de « superstition barbare ». Le monothéisme des Juifs est pour Cicéron incompatible avec l’empire de Rome...

Au final, tout cela se résume en de la xénophobie, peur d’une minorité forte et agissant à l’encontre des intérêts de Cicéron, hostilité au monothéisme juif. Rien que de très classique. Et tout cela ne tient, dans la plaidoirie de Cicéron qu’une place mineure. Mais tous les antisémites en font des gorges chaudes depuis 2000 ans. Ce qui devient pathétique, c’est lorsque le négationniste Rassinier en est réduit à falsifier un passage du pro Flacco, pour accuser les Juifs de voler tout l’or du monde romain... Ou lorsque le négationniste Faurisson se compare à Lucius Flaccus...

         

Notes.

1. Voir André Boulanger, « Notice », dans Cicéron, Discours, Tome XII, Pour L. Flaccus texte établi et traduit par André Boulanger, cinquième tirage revu, corrigé et augmenté par Philippe Moreau, Les Belles Lettres, 1989, p. 59-62. On trouvera le texte original du Pro Flacco, en latin, à l’adresse suivante : http://patriot.net/~lillard/cp/cic.flacco.html. Une traduction (de 1848) en ligne est disponible : http://remacle.org/bloodwolf/orateurs/flaccus.htm

2. Voir, outre le commentaire d’André Boulanger, op. cit., p. 67, H. Graetz, Histoire des Juifs, tome deuxième, de l’exode babylonien (538) à la destruction du second Temple, A. Lévy Libraire-éditeur, 1884, p. 206-207. Voir aussi Erich S. Gruen, pour lequel la culpabilité de Flaccus est évidente (Erich S. Gruen, The Last Generation of the Roman Republic, University of California Press, 1995 — 1ère éd. 1974 — , p. 291). Ainsi que Harry J. Leon, The Jews of Ancient Rome, Hendrickson Publishers, 1995, p. 4. Egalement, James M. May, Trials of Character : The Eloquence of Ciceronian Ethos, University of North Carolina Press, 1988, p. 79 et suiv.

3. André Boulanger, op. cit., p. 67 et aussi p. 72.

4. Ibid, p. 60-61.          

5. Cicéron, Pour L. Flaccus, XXVIII-66-69, dans Discours, Les Belles Lettres, 1989, Tome XII.

6. André Boulanger, op. cit., p. 67.

7. ibid., p. 61.

8. ibid.

9. Louis H. Feldman, Jew and Gentile in the Ancien World, Princeton University Press, 1993, p. 173.

10. André Boulanger, op. cit., p. 64-65.          

11. Louis H. Feldman, op. cit., p. 173.

12. André Boulanger, op. cit., p. 61.

13. Jules Isaac, Genèse de l’antisémitisme, rééd., Presse Pocket, 1985, p. 76-77.

14. Jules Isaac, op. cit., p. 109.

15. Louis H. Feldman, op. cit., p. 130.                

16. Ibid.

17. Gerald Messadié, Histoire générale de l’antisémitisme, JC Lattès, 1999, p. 65.

18. Louis H. Feldman, op. cit., p. 93 et 302.

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20/06/2000 — mis à jour le 15/05/2012